Cet article est la retranscription d'une chronique pour l'émission Recherche En Cours sur AligreFM.

Vous connaissez certainement le mythe du self-made man, littéralement “l’homme qui s’est fait tout seul”, dans le sens où il ne devrait sa réussite matérielle et sociale qu'à lui-même. Il existe déjà de nombreuses critiques à ce mythe, notamment des études statistiques qui montrent à quel point le milieu social d’origine contraint la trajectoire des individus. Les sociologues et les économistes ne manquent d’ailleurs pas de faire remarquer que la plupart des “hommes qui se font tout seuls” bénéficient en réalité des soins d’une multitude d’autres humains qui s’occupent, notamment, de les nourrir, de les instruire, de fabriquer leurs vêtements, ou de ramasser leurs déchets.

On pourrait aussi faire remarquer qu’il est tout à fait impossible, d’un point de vue purement biologique, de “se faire tout seul”. Et puis tout au long de sa vie, un self-made man dépend, qu’il ne veuille ou non, de tout un tas de ressources naturelles. Sa survie dépend de la qualité de l’eau qu’il boit et de celle de l'air qu’il respire, mais également des insectes qui pollinisent les fruits et légumes, ou même des bactéries qui assurent le bon fonctionnement de son organisme.

Finalement, il est beaucoup plus dépendant des autres et de l’environnement qu’il ne le pense ! C'est là le cœur de l’éthique du care (qui se prenonce "caire" mais n'a rien à voir avec la ville du Caire en Egypte).

Le mot care est un terme anglais difficilement traduisible qui désigne l’attention et le soin que l’on porte à quelque chose. En tant que théorie philosophique, l’éthique du care est née dans les années 1980 au sein des milieux universitaires et féministes anglo-saxons. Elle propose de changer de regard et d’attirer notre attention sur toutes ces petites choses que l’on ne voit pas et dont on est pourtant dépendants.

Cette théorie avait tout d’abord pour ambition de revaloriser le rôle des personnes, et surtout des femmes, qui contribuent au bien-être de la société en s’occupant des enfants, des malades, des personnes âgées, mais aussi de leur environnement plus ou moins immédiat par le nettoyage, le rangement ou même la décoration. Les premiers partisans de la théorie du care faisaient remarquer que ces métiers du soin et de l’attention porté à autrui sont souvent très mal considérés malgré leur utilité indéniable. Le but de la théorie du care est donc de nous pousser à prendre conscience de nos liens de dépendance les uns aux autres.

Mais, comme expliqué dans l'exemple du self-made man, nos liens de dépendance s'étendent aussi au monde naturel. Cette dépendance, qu'on le veuille ou non, nous rend vulnérables. Attention cependant, la vulnérabilité n'est pas nécessairement une mauvaise chose ! Pour les défenseurs de la théorie du care, elle fait simplement partie de la vie et, à ce titre, doit plutôt être acceptée que combattue.

Certains philosophes, souvent proches des milieux éco-féministes, ont donc décidé d'inclure la Nature dans la théorie du care. En 1990, la politologue Joan Tronto et l’activiste Bernice Fisher suggèrent de considérer le care s comme "une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre "monde", de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous les éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie" (Toward a Feminist Theory of Caring, in Abe & Nelson , Circles of Care, SUNY Press, 1990).

L’éthique du care vise à faire de ces activités une valeur centrale de nos sociétés en valorisant les actions de “soin” à l'égard des autres et de la Nature.

C'est pourquoi elle va à l’encontre de l’idéal individualiste qui gouverne nos sociétés occidentales et conteste certains présupposés majeurs des sciences économiques modernes. Le libéralisme considère que les individus sont autonomes et mettent leur rationalité au service de leur intérêt propre. A cela, la théorie du care propose un modèle alternatif où l’unité d’analyse ne serait plus l’individu mais la relation qui unit deux entités. Pour la philosophe française Sandra Laugier, l’analyse placée sous l’angle du care nous permet de comprendre que la richesse de la société occidentale dépend directement de ressources humaines et naturelles que l’on ne voit pas forcément.

La théorie propose également une explication au fait que des individus décident de se consacrer au soin des autres ou de l’environnement alors que ces activités sont mal considérées et mal rémunérées. Cela semble assez peu rationnel du point de vue des modèles économiques classiques, et pour cause : d’après la théorie du care, on ne peut comprendre ces comportements que si l’on prend en compte la sensibilité morale des individus et leur attachement émotionnel aux autres ou à la Nature.

Dans une culture occidentale qui idéalise l'indépendance et la rationalité, cette conception des choses centrée sur la vulnérabilité et la sensibilité peut paraître déroutante. Elle ouvre pourtant de réelles perspectives politiques pour favoriser la protection de la Nature.

On sait bien aujourd'hui que les stratégies de communication qui ne reposent que sur des informations scientifiques et des arguments purement “rationnels” sont très peu efficaces. Alors la communication met maintenant l’accent sur le poids des gestes et des comportements de chacun en pariant sur le fait que la motivation à agir viendra de la culpabilité que l'on ressent en prenant conscience de notre responsabilité personnelle. C’est ce que l’on appelle l’éthique de la responsabilité. Mais l’ampleur mondiale des problèmes environnementaux fait que notre responsabilité personnelle ne pèse pas forcément très lourd et ne procure pas toujours assez de motivation pour agir.

Les partisans de l'éthique du care proposent donc de mettre l’accent sur les émotions positives, comme la sympathie et l’espoir, que procurent le fait de prendre soin des autres ou de l’environnement. Certains militants et auteurs écologistes revendiquent même un certain romantisme, parfois avec succès, comme ce fut le cas pour la lanceuse d'alerte Rachel Carson avec son livre Printemps Silencieux.


Pour en savoir plus sur Rachel Carson, "Tempête médiatique sur les pesticides" est une série documentée disponible en 5 épisodes et en accès libre ci-dessous.

Tempête médiatique sur les pesticides : le “Printemps Silencieux” de Rachel Carson [1/5]
En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son livre “Printemps Silencieux”. Un demi-siècle plus tard, cette vieille polémique permet d’éclairer les controverses environnementales actuelles…