“Rachel Carson était une révolutionnaire improbable, pas même une réformatrice ; elle a pourtant défié des empires industriels, dénoncé des autorités scientifiques qui s’accrochaient à leur élitisme, et mis en accusation le gouvernement. — Linda Lear (1993), biographe et historienne, “Rachel Carson’s Silent Spring”

Introduction

Si le titre du livre “Printemps Silencieux” (“Silent Spring”) est aussi poétique qu’il est terrifiant, il reflète bien peu le tumulte médiatique qui a suivi sa publication durant l’été 1962.

Le printemps silencieux, c’est celui où les oiseaux ne chantent plus. Décimés par l’utilisation systématique et abusive de pesticides chimiques.

Cela fait plus d’une décennie que Rachel Carson cherche un moyen d’alerter le grand public. A une époque où les réseaux sociaux n’existent pas encore, elle dépend du bon vouloir des médias traditionnels. Elle propose d’écrire des articles pour plusieurs magazines, en vain.

Dans les années 1950, Rachel Carson est pourtant une autrice célèbre. Elle est déjà connue dans le monde entier pour ses livres de vulgarisation sur la biologie marine. Mais cela ne suffit pas à convaincre les magazines : ces derniers craignent avant tout de perdre leurs revenus publicitaires. Le sujet est trop sensible. Il faut dire que les enjeux industriels et économiques sont énormes.

Alors Rachel Carson se rend à l’évidence : la seule solution est d’écrire un livre. Les éditeurs, eux, ne sont pas à la merci des annonceurs. Certains chapitres paraissent finalement dans le magazine The New Yorker quelques semaines avant la sortie en librairies.

Comme prévu, la riposte des industriels ne se fait pas attendre. Les pesticides, clament-ils, sont indispensables à l’agriculture moderne. Interdisez-les, et l’humanité mourra de faim !

Caricaturant son propos (avec une pincée de sexisme), les détracteurs de Rachel Carson l’accusent de privilégier le sort des petits oiseaux à celui des humains. Ils n’ont manifestement pas pris la peine de lire son livre…

Car, contrairement à ce qui lui est reproché, Rachel Carson ne se préoccupe pas uniquement des “petits oiseaux” (non qu’il y ait de problème à cela, d’ailleurs). Elle détaille longuement les risques de santé auxquels les humains s’exposent, à la fois dans leurs maisons, leurs jardins et leurs assiettes. Pour cela, elle déroule un ensemble d’études scientifiques portant sur la toxicité de plusieurs pesticides chimiques. Le livre comporte plus de 40 pages de références scientifiques, sans compter les annexes.

Les médias américains s’évertuent néanmoins à décrire Rachel Carson comme une vieille femme timide et niaise, bien trop insignifiante pour être crédible. Rachel Carson est pourtant une véritable scientifique, diplômée et expérimentée, tout à fait consciente des enjeux politiques, économiques et philosophiques auxquels elle s’attaque.

Rachel Carson (Library of Congress)
Rachel Carson est, en quelque sorte, une lanceuse d’alerte.

Car sous ses faux airs romantiques, “Printemps Silencieux” est extraordinairement subversif.

La polémique est d’une telle envergure que certains historiens comparent aujourd’hui l’ouvrage à celui de Charles Darwin, “L’Origine des espèces”, pour sa remise en question du paradigme scientifique dominant.

“Il y a peu de livres dont on pourrait dire qu’ils ont changé le cours de l’histoire, mais celui-ci en fait partie.”— Linda Lear (1993), biographe et historienne, “Rachel Carson’s Silent Spring”

Pour le lecteur du 21ème siècle, l’intérêt de la polémique autour de “Printemps Silencieux” dépasse largement la seule (mais déjà complexe) question des pesticides. Les connaissances scientifiques ont évolué, les réglementations ont changées, mais le coeur de la polémique, sa raison d’être profonde, demeure d’une actualité brûlante.

Se pencher sur “Printemps Silencieux”, c’est questionner la légitimité des autorités scientifiques à décider de ce qui constitue “le bien commun”.

C’est examiner la puissance des intérêts industriels dans le débat public. C’est pointer la responsabilité et la complicité des gouvernements.

C’est mettre à jour les fondements philosophiques qui façonnent notre conception du progrès. C’est questionner la volonté de toute puissance des humains sur la nature.

Et c’est aussi, de manière beaucoup moins secondaire qu’il n’y paraît, dévoiler les ressorts sexistes qui servent encore trop souvent à décrédibiliser le travail des femmes scientifiques, journalistes ou écrivaines.

C’est l’histoire de “l’été bruyant” de Rachel Carson.

“Printemps Silencieux, c’est maintenant un été bruyant”. New York Times, 22 juillet 1962

La suite :

Tempête médiatique sur les pesticides : un pavé dans la mare… de DDT [2/5]
En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son…medium.com

Tempête médiatique sur les pesticides : l’empire contre-attaque [3/5]
En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son…troisiemebaobab.com

Tempête médiatique sur les pesticides : le camp de l’hystérie [4/5]
En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son…troisiemebaobab.com

Tempête médiatique sur les pesticides : la science face à ses limites [5/5]
En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son…troisiemebaobab.com


[Extraits et citations traduits par Alexandra d’Imperio]

Bibliographie de la série (cliquez)