Vos crevettes, vous les préférez en apéro, en salade ou sautées au wok ? De manière générale, Les Français figurent parmi les plus grands amateurs de produits de la mer en Europe (environ 35kg par personne et par an). Mais parmi tous les poissons, mollusques et crustacés, la crevette a connu un destin particulièrement prodigieux. Le petit décapode est devenu, en quelques décennies seulement, le produit de la mer le plus profitable au monde. Le marché de la crevette s'est ainsi hissé à plus 45 milliards de dollar en 2018 et devrait continuer de croître à un rythme de près de 5% par an. Un véritable or rose, en somme. Et pour une fois, c'est la taille qui compte, puisque le prix dépend du nombre de crevettes au kilo : plus elles sont grosses, moins il y en a, et plus elles sont chères.

"Il n'y a rien au monde que l'on compte avec plus d'attention que les crevettes, à part l'argent." - Jack Rudloe, militant écologiste, et Anne Rudloe, chercheuse en biologie marine

Les Français en consomment aujourd'hui 3 fois plus que dans les années 1970. Un appétit qui semble atteindre ses limites au niveau national puisque la tendance est dorénavant à la stagnation, au grand damne des industriels du secteur qui misent sur l'innovation et la labélisation pour relancer les ventes dans l'Hexagone. Car la crevette commence à avoir mauvaise presse...

Le problème, c'est que son impact environnemental est terriblement disproportionné par rapport à la faible quantité consommée. La moyenne française est d'un peu moins de 2kg par an et par personne. Mais les fermes aquacoles qui produisent le précieux crustacé déciment les écosystèmes côtiers d'Asie du Sud-Est et d'Amérique centrale. De quoi entacher le goût "de vacances et d'exotisme" de cet aliment prisé pour les moments de "plaisir partagé", d'après les expressions utilisées par FranceAgriMer (office rattaché au Ministère de l'Agriculture).


Buffet à volonté

Les Américains, en tout cas, raffolent tout autant des crevettes frites du fast-food que des "cocktails de crevettes" en soirée rétro-chic. La crevette a supplanté le thon en boîte dans le coeur des Américains au début des années 2000, décrochant alors le titre de produit de la mer le plus consommé aux Etats-Unis. De part et d'autre de l'Atlantique, la crevette est devenu un produit de consommation de masse. On la retrouve partout et sous toutes les formes, qu'elle soit séchée, marinée, congelée, en  conserve ou même lyophilisée pour les randonneurs... et les astronautes.

Evidemment, tout le monde n'en mange pas les mêmes quantités. La plupart des consommateurs européens, notamment les jeunes adultes, n'en font qu'une consommation très occasionnelle (fêtes, barbecues). Les classes sociales favorisées sont globalement beaucoup plus friandes de produits de la mer. Mais chez les plus gros consommateurs, la crevette doit son succès à deux caractéristiques qui la rendent particulièrement adaptées aux préoccupations actuelles. Le premier avantage de la crevette, c'est qu'elle est facile à préparer. Il suffit de l'acheter déjà cuite ou congelée, de l'ajouter à une salade ou à une poêlée de légumes, et le tour est joué. Même si les petits consommateurs peuvent être repoussés par l'odeur, ce ne semble pas être le cas des grands amateurs.

Le deuxième avantage est son profil nutritionnel, puisque la crevette a une teneur élevée en protéines tout en restant très peu calorique. Pour les femmes et les personnes âgées, qui sont généralement les catégories sociales les plus préoccupées par leur poids et leur santé, le caractère "diététique" des crevettes est souvent décisif. Une réputation forgée par plusieurs décennies de campagnes d'information menées par les gouvernements, médecins et industriels à travers le monde pour promouvoir les produits de la mer comme des aliments "sains" qui "ne font pas grossir".

Auprès des jeunes femmes jonglant entre famille et travail, la crevette tire tout particulièrement profit de la conjonction de différentes pressions sociales : le culte de la minceur (diet culture), d'une part, qu'elles sont tenues de s'appliquer à elles-mêmes ainsi qu'à leurs enfants, mais également la responsabilité quasi-exclusive du travail domestique qui les contraint à devoir assembler des repas équilibrés en un temps record pour toute la famille.

Croquante et iodée, la crevette se voudrait aussi addictive que les chips sans la "culpabilité" induite par la peur de grossir. Aux Etats-Unis, la culture populaire met en scène une passion inextinguible pour les buffets de crevettes. Ainsi peut-on voir, dès le premier épisode de la série The Good Place (2016-2020), l'attirance irrépressible (si ce n'est pathologique) d'Eleanor Shellstrop pour les crevettes à volonté. Pourtant, cette addiction semble devoir bien plus à un conditionnement marketing qu'à une composition naturellement addictive. De nombreuses campagnes publicitaires ont ainsi glamourisé la boulimie de crevettes, un aliment qui permettrait de laisser tomber le self-control sans pour autant déroger aux normes de minceur. L'argumentaire est simple : il n'y a aucune raison de ne pas se gaver de crevettes.

"[Cela fait plus de 60 ans que] l'on expose les consommateurs à des montagnes de crevettes lascives, des images qui forcent la salivation extatique [...], pour les persuader qu'il est tout à fait rationnel de céder à la tentation de manger son propre poids en crevettes et qu'il s'agit d'un comportement tout à fait normal et naturel." - Yvette Florio Lane, historienne

Cette passion est d'autant plus récente dans l'histoire de l'Humanité que les montagnes de crevettes n'ont été rendues possibles qu'à la faveur de près d'un siècle de développements industriels. Il aura également fallu transformer ce petit animal visqueux en objet de convoitise, ce qui, disons-le, ne s'annonçait pas une mince affaire...


A la pêche aux consommateurs

La majorité des crevettes que l'on trouve aujourd'hui dans le commerce sont des pénéides élevés en zone tropicale ou sub-tropicale. Plus de 2000 espèces de crevettes existent pourtant à la surface du globe. On les retrouve à de nombreuses latitudes, que ce soit en pleine mer, dans des marais, des rivières ou des lacs. Elles sont en général un élément essentiel de la chaîne alimentaire en milieu aquatique.

On peut donc supposer que leur chemin a croisé celui des humains il y a bien longtemps. Les archéologues en ont collecté des preuves à travers le monde, que ce soit au fond de tombes mayas au Honduras ou sur des vases à Pompéi. Au début de la colonisation européenne en Amérique du nord, il semble même que les Amérindiens se font des petits festins de crevettes pendant que les Européens se font, eux, décimer par la malnutrition.

Mais à chaque fois, la consommation de crevettes reste une affaire locale. Elles sont pêchées et mangées sur place, au gré de leurs migrations saisonnières et de celles des humains. D'après Jack Rudloe, ce serait dans le sillage de la ruée vers l'or en Californie, au milieu du 19ème siècle, que se développe le premier marché d'envergure quand des milliers d'immigrants chinois arrivent en provenance du delta de la Rivière des Perles (dont fait partie Hong Kong) où la pêche à la crevette se pratique depuis des siècles. Une fois sur la côte américaine, ils se détournent rapidement des mines et reviennent à cette activité dont ils savent bien mieux tirer profit. Ils sèchent alors les crevettes pour les vendre aux communautés chinoises installées plus loin sur le territoire américain et en exporter vers la Chine. Ce commerce prospère pendant une génération avant d'être progressivement sapé par la surpêche et la pollution causée par l'extraction hydraulique de l'or en amont dans les montagnes. En parallèle, les colons blancs, jaloux, se débrouillent pour faire édicter des restrictions sur les activités de pêche à la crevette. Mais les limites géographiques du marché sont définitivement élargies.

Au même moment dans le sud-est des Etats-Unis, quelques familles d'entrepreneurs commencent à mettre en place les procédés industriels et marketing qui feront décoller à la fois l'offre et la demande. La famille Cannerella adapte les chalutiers traditionnels à la pêche aux crevettes. Grâce aux moteurs à combustion, les bateaux deviennent plus gros et plus rapides. Ils peuvent aller pêcher plus loin en mer et plus longtemps, ce qui étend considérablement la zone et la saison de pêche. D'ailleurs, il n'y a bientôt plus de saison : les chalutiers peuvent suivre les migrations des crevettes toute l'année. L'approvisionnement devient régulier et prévisible.

Sur terre, d'autres avancées technologiques permettent de révolutionner le conditionnement des crevettes. Grâce à la production de glaçons artificiels et au développement du chemin de fer, la famille Dunbar fait placer ses stocks de crevettes dans la glace le temps de les acheminer à l'intérieur des terres dans des usines de mise en conserve. Les ouvriers sont pour beaucoup des femmes, des Afro-Américains et des immigrés qui décortiquent les crevettes glacées à mains nues pour un salaire misérable. L'acidité des coquilles leur attaque rapidement la peau. Le travail des enfants a beau être illégal, il n'est pas rare d'y voir des ouvriers d'à peine trois ans. Les boîtes de conserve sont ensuite expédiées à travers le pays et jusqu'en Europe.

Mais pour que cette incroyable aventure entrepreneuriale se transforme en success story, il va bien falloir les vendre, toutes ces crevettes. L'alimentation des Américains tourne alors autour de la viande, du maïs et des pommes de terre. Les fruits de mer et les crevettes leur inspirent beaucoup de suspicion. L'enjeu est donc de rassurer les Américains sur la sécurité alimentaire des produits et de les faire entrer dans leurs habitudes quotidiennes.

L'un des principaux défauts des crevettes, c'est leur couleur. Parmi les crevettes fraîches, seules les grosses crevettes blanches convainquent les acheteurs parce qu'ils soupçonnent les crevettes roses et brunes d'être déjà pourries. Quant aux crevettes en conserve, l'oxydation les fait noircir au bout de quelques semaines. Effrayant ! Les Dunbar finissent par s'en sortir en glissant les crevettes cuites dans des petits sacs en tissus avant de les placer dans la boîte de conserve pour éviter le contact direct. Ils déposent un brevet en 1876.

L'historienne Yvette Florio Lane raconte que les industriels font également publier des articles et des recettes dans les journaux locaux pour vanter les bénéfices nutritionnels des crevettes pour le cerveau. Aux jeunes étudiantes d'université (plutôt issues de milieux aisés à l'époque), ils préconisent la recette des "crevettes qui gigotent" (shrimp wiggled) : dans une sauce blanche, réchauffer une conserve de crevettes et une conserve de petits pois. Servir dans un chauffe-plat en argent. C'est le mijotage qui ferait "gigoter" les crevettes. Cette recette est présentée comme un moyen pour les jeunes femmes modernes d'afficher leur indépendance parce qu'elle ne nécessite pas l'aide d'une domestique. Les "crevettes qui gigotent" reparaissent très régulièrement dans la presse au début du 20ème siècle. Pour autant, nul ne sait combien de jeunes femmes modernes et indépendantes ont réellement reproduit cette recette...

"Les crevettes, c'était comme pour les hot-dogs. Il fallait créer le marché avec de la publicité. Ça a pris du temps." - Frank Cannerella

L'évolution des standards de beauté rend à son tour un fier service aux industriels de la crevette. Après la Première Guerre Mondiale, fini les corsets, les jupes lourdes et les chapeaux encombrants. La mode est à l'aisance dans les mouvements, à la légèreté. Il s'agit dorénavant d'avoir un corps mince et, pour ce faire, de manger léger. Quoi de mieux, alors, qu'une salade de crevettes ?

Dans les années 1930, les soirées mondaines imposent le cocktail de crevettes comme un puissant symbole de réussite sociale, entre simplicité et élégance. La recette ne nécessite pas non plus de grands talents de préparation : dans un verre à cocktail, verser une sauce de votre choix (ketchup, yaourt, mayonnaise...). Fixer 3 à 5 crevettes sur le rebord du verre. "Et voilà !"

"Comme elles sont relativement rares, qu'elles nécessitent une réfrigération constante et fiable ou, à défaut, une mise en conservation immédiate, et qu'elles doivent ensuite être transportées sur de longues distances, les crevettes ont longtemps été un indicateur de classe sociale, de richesse et de statut." - Yvette Florio Lane

Quelques millions de réfrigérateurs sont déjà en service dans les foyers américains les plus riches, ce qui leur permet de conserver des crevettes fraîches. A défaut, pour les foyers un peu moins riches, il est encore tout à fait acceptable de réaliser le cocktail avec des boîtes de conserve. Mais après la Seconde Guerre Mondiale, les crevettes lieront définitivement leur destin à celui de l'électro-ménager.


Le boom de l'or rose

Dans les années 1960, la production de masse de réfrigérateurs et congélateurs rend ces achats enfin possibles pour les classes moyennes européennes. Lorsqu'un nombre croissant de femmes rejoignent des emplois salariés dans les années 1970, les ingrédients réfrigérés ou surgelées s'avèrent particulièrement pratiques pour leur faire gagner du temps sur les tâches domestiques. L'équipement des ménages permet donc d'élargir considérablement le marché de la crevette au point de révolutionner toute la filière, qui se détourne des boîtes de conserve au profit de la congélation.

Le tourisme de masse apporte également son lot de nouveaux consommateurs. Aux Etats-Unis, les vacanciers goûtent aux crevettes fraîches de Floride et associent cette expérience à l'exotisme et à l'aventure. Plusieurs chaînes de restaurants spécialisées dans les fruits de mer décident de capitaliser sur cette image et, grâce aux nouveaux moyens de conservation, s'installent jusque dans les régions les plus enclavées. Elles font à leur tour découvrir les crevettes à des millions de nouveaux consommateurs. Les industriels, de leur côté, trouvent enfin des débouchés pour leurs crevettes roses et brunes : il suffit de les enrober de panures et de les vendre surgelées, prêtes à aller dans la friteuse. Ces crevettes dont on ne voit plus la couleur conquièrent les fast-foods.

A ce moment-là, les perspectives de croissance sont véritablement enthousiasmantes. Le célèbre film Forrest Gump illustre d'ailleurs comment son personnage principal fait fortune dans la pêche à la crevette avec la Bubba Gump Shrimp Company après la guerre du Vietnam. Mais les industriels ont déjà conscience que cette dynamique fleurte avec les limites du renouvellement naturel des stocks de crevettes. Et puis le chalutage commence à susciter la controverse parce que les filets sacrifient sur leur passage une grande quantité de poissons et de tortues que les équipages rejettent par dessus-bord. Pour les industriels, la solution semble donc vieille comme le monde : produire eux-mêmes les crevettes dans des élevages. L'aquaculture est pratiquée depuis plusieurs siècles en Chine mais il va falloir industrialiser ces méthodes pour les rendre plus profitables.

L'idée semble évidemment très simple sur le papier, mais se heurte à une réalité beaucoup plus complexe. A vrai dire, de nombreux investisseurs s'y cassent les dents et il faudra de nombreuses années (et de nombreuses faillites) pour mettre au point des méthodes satisfaisantes. Aux Etats-Unis, un groupe de scientifiques propose par exemple de profiter des eaux chaudes issues de la centrale nucléaire de la Crystal River pour élever les crevettes. Malheureusement, elles meurent empoisonnées par les produits chimiques servant à déboucher les tuyaux. En bord de mer, les élevages de l'entreprise Marifarms se font saboter à marée basse par des nuées de cormorans, de pélicans et de mouettes qui s'abattent sur les crevettes. Pour que leurs profits n'atterrissent plus dans le bec des oiseaux, les dirigeants arment leurs employés de fusils et de sirènes, mais ces armes se révèlent bien peu efficaces contre les épidémies qui ravagent bientôt les élevages surpeuplés.

Ce problème devient récurrent et culmine en 1993 lorsqu'une grande peste décime l'industrie en l'espace de quelques mois. Le virus responsable de ce "syndrome des taches blanches" peut tuer des millions de crevettes en quelques jours, et leur cadavres en putréfaction émettent une odeur absolument pestilentielle. Anne Rudloe raconte que l'on peut même sentir cette odeur depuis les avions. Les crevettes survivantes, quant à elles, sont soumises à des mesures strictes de quarantaine. Il faut sélectionner les crustacés sur plusieurs générations pour obtenir des individus résistants et enfin un vaccin pour relancer l'industrie.

Mais l'appât du gain est tel que ces risques n'entravent pas le développement exponentiel de l'aquaculture de crevettes, si bien qu'elle devient l'activité la plus rentable de la "révolution bleue" des années 1970. Oui, car en parallèle de la "révolution verte" qui transforme l'agriculture continentale, la culture industrielle d'organismes aquatiques fait elle-aussi sa "révolution". Elle se modernise, et surtout, elle se mondialise. D'énormes investisseurs américains, européens et japonais se tournent vers les pays d'Asie du sud-est et d'Amérique centrale pour y développer une aquaculture destinée à l'export.

Les gouvernements de ces anciennes colonies européennes voient dans "l'or rose" une source d'emplois et de devises. A l'époque, la Banque Mondiale et les Nations Unies les encourage fortement à adopter des modèles économiques basés sur les exportations de matières premières. Le pari est pourtant risqué. En 1972, un effondrement des prix entraîne la "crise de la banane" en Equateur et motive les dirigeants à parier sur une autre matière première, la crevette, pour relever l'économie nationale. Les forêts côtières, qui étaient jusqu'à lors considérées comme des zones "improductives", sont prises d'assaut pour installer des fermes aquacoles.

Un peu plus tard, au début des années 1980, l'Indonésie cherche à compenser l'interdiction du chalutage en subventionnant la reconversion des pêcheurs dans l'aquaculture. Elle pense ainsi préserver les écosystèmes marins mais précipite au passage une vague de déforestation côtière sans précédent. La crise financière asiatique renforce encore la dépendance du pays aux exportations de crevettes à partir de 1997. Dans l'est du Kalimantan, le pire épisode de destruction des forêts au profit de l'aquaculture est enregistré entre 1998 et 2001.

Les données actuelles suggèrent que la Chine serait désormais le plus gros producteur de crevettes au monde, bien qu'elle n'en exporte qu'une infime quantité et les réserve à son marché intérieur. Les exportations sont assurées par ses voisins indien, vietnamien ou thaïlandais. Il n'empêche que l'industrie de la crevette n'est plus dominée par les Etats-Unis mais bien par les pays asiatiques, qui produiraient 80% des crevettes dans le monde.


Les crevettes sont cuites !

Pour autant, les plus gros importateurs sont restés les mêmes : l'Union Européenne, les Etats-Unis et le Japon comptent pour plus de 80% des importations mondiales en valeur. Mais cela fait longtemps que leurs industriels ne se contentent plus de vendre des crevettes congelées. Depuis les années 1980, ils profitent de la fiabilité de l'approvisionnement et de la stabilité des prix pour transformer les produits et gagner en valeur ajoutée. Leur coup de maître : la cuisson.

Ils importent des crevettes congelées, qu'ils cuisent sur le territoire national et vendent prêtes à consommer dans les poissonneries et les supermarchés. D'après FranceAgriMer, cette étape aurait levé un dernier frein à l'achat en proposant un produit "ni trop cuit, ni trop fade". Cette simple étape aurait permis de doubler les ventes dans les années 1990. Les cuiseurs de crevettes sont aujourd'hui des acteurs incontournables de la filière, tout particulièrement en France et Espagne où la demande est traditionnellement forte.

Malheureusement pour eux, la croissance du marché ne semble plus illimitée. Un premier ralentissement dans les années 2000 les force à innover : ils développent des gammes de crevettes cuites et préemballées, à la présentation soignée, pour se positionner dans les rayons traiteurs des supérettes de ville. Ils parviennent ainsi à relancer la croissance pour quelques années, avant un nouveau ralentissement et même une stagnation depuis le début des années 2010.

Alors maintenant, tout est bon pour appâter le chaland. Les grandes surfaces réalisent 60% des ventes de crevettes en France, dans leur quasi-totalité sous forme cuite et réfrigérée, mais 30 à 40% sont systématiquement en promotion. De tels prix ne permettent pas d'engendrer des profits, ils servent avant tout à attirer les consommateurs au rayon poissonnerie des grandes surface. La crevette est donc devenue un produit d'appel. Ce qui montre bien qu'elle a, selon la formulation de FranceAgriMer, "perdu son prestige de crustacé."

Que reste-t-il alors aux industriels pour relancer les ventes ? Certains estiment que les consommateurs ne sont pas assez informés et que cette ignorance est source d'inquiétude face au produit. Il n'y a qu'à voir cette publicité du groupe Delpierre intitulée "N'ayez plus peur des crevettes !"

Face à la profusion d'offres et de promotions, les consommateurs peuvent en effet se sentir déconcertés. Que signifient de telles différences de prix ? De quelle manière la provenance influe-t-elle sur la qualité ? Les conditions d'élevage respectent-elles l'environnement et les travailleurs ? La multiplication des articles et reportages qui soulèvent cette question épineuse aurait déjà commencé à altérer l’image de la crevette. Certains consommateurs seraient-ils donc au contraire trop informés ? D'après FranceAgriMer, l'un des principaux enjeux pour la filière est devenu la "préparation aux attaques médiatiques" pour contrer le risque que le consommateur ne soit "désinformé par les reportages à charge."


Un arrière-goût salé

Les médias ne sont pourtant pas les seuls à essayer de documenter les problèmes de la filière. De nombreux projets scientifiques visent par exemple à quantifier la déforestation liée à l'aquaculture en utilisant des images satellites. Ils s'intéressent tout particulièrement aux mangroves, une sorte de forêt typique des marais maritimes et des bords de mer en zone tropicale. Leur déforestation n'a pas commencé avec l'aquaculture, loin de là, puisqu'elles servent depuis longtemps de réservoir de bois aux populations locales pour produire du chauffage et de l'énergie. Mais les scientifiques jugent qu'elles disparaissent aujourd'hui à une vitesse inédite et alarmante.

La mangrove est un écosystème très particulier à étudier car en tant que forêt côtière, elle n'est pas forcément très large. Par contre, elle s'étire sur des dizaines de kilomètres le long des deltas et des bords de mer. Etant donnée sa forme linéaire, on ne peut pas prendre toute la mesure des dégâts occasionnés si l'on se concentre sur des calculs de superficies. Certaines recherches préfèrent donc regarder la longueur du littoral déforesté. En fonction de l'indicateur utilisé, on suppose que la mangrove pourrait disparaître encore plus rapidement que les autres forêts tropicales (Amazonie, etc). La destruction des mangroves est d'autant plus dommageable dans un contexte de réchauffement climatique global car elles sont des zones tampons qui permettent de protéger efficacement le littoral contre les tempêtes et les inondations, des événements qui sont non seulement amenés à se multiplier mais aussi à s'intensifier.

En plus de la destruction du couvert forestier, les élevages intensifs de crevettes rejettent de nombreuses substances nuisibles dans l'environnement. Pesticides, engrais, antibiotiques, déchets organiques et produits chimiques divers constituent autant de sources de pollution pour les eaux comme pour les sols. Mais pire que tout, la conversion d'anciennes surfaces d'eau douce en eau salée accélère les infiltrations de sel à l'intérieur des terres et dans les nappes phréatiques. C'est ce qu'il se passe par exemple lorsque des investisseurs parviennent à convaincre les paysans qu'ils multiplieront leurs revenus s'ils transforment leurs champs de riz (eau douce) en fermes aquacoles (eaux salées). Il ne s'agit d'ailleurs pas d'un mensonge : il est vrai que la crevette a permis à des millions de petits exploitants d'augmenter considérablement leurs revenus et de sortir de la pauvreté. L'opportunité est donc tentante, d'autant que certains pays comme le Vietnam en ont fait le fer de lance de leur politique de développement agricole.

Malheureusement, cette salinisation rend la terre stérile et le retour en arrière quasiment impossible. Au Bangladesh, le médecin et chercheur Mohammad Iqbal témoigne dans un article du Guardian de la détérioration des conditions de vie des populations locales. Les champs de riz de ceux qui ne se sont pas encore convertis à la crevette sont pollués par le sel des autres, et se trouvent obligés de se convertir à leur tour. Les familles ne peuvent plus cultiver leurs propres fruits et légumes, puisque ces plantes ne poussent plus, ni élever des poules ou du petit bétail. Comme il est compliqué pour elles de s'en procurer ailleurs, elles plongent dans la malnutrition malgré de meilleurs revenus.

Le sort des ouvriers chargés du conditionnement des crevettes n'est pas beaucoup plus enviable. Le plus souvent, les travailleurs gagnent à peine de quoi survivre.

"Il faudrait à une femme employée dans une usine classique de transformation de la crevette en Indonésie ou en Thaïlande plus de 4 000 ans pour gagner ce que touche en moyenne en un an le directeur général d’un supermarché américain" - Oxfam

Mais c'est le tableau peint dans une série d'enquêtes publiées par Associated Press qui semble avoir particulièrement ému les industriels. L'agence a été récompensée en 2016 par un prix Pulitzer pour son travail sur l'esclavage dans l'industrie des fruits de mer. Elle rapportait que des travailleurs étaient détenus prisonniers pendant plusieurs mois pour décortiquer des crevettes à raison de 16 heures par jour dans des usines thaïlandaises. Les crevettes étaient ensuite vendues dans les grandes surfaces américaines. Alors pour rassurer les consommateurs face à de telles "attaques médiatiques", FranceAgriMer préconise d'améliorer la "communication sur les engagements sociétaux de l'industrie" et de mettre en place une "stratégie de Développement Durable" (avec les majuscules).


Dur, dur de faire une crevette qui dure

Pour autant, l'office ministériel reconnaît que la crevette est "un marché de prix, reposant sur l'importation en provenance de pays à faible coût de main d'oeuvre". Comment, dans ces conditions, concilier compétitivité et respect des droits humains ? La solution pourrait ne pas satisfaire tout le monde.

"Dès ses débuts, l'exploitation commerciale des crevettes par la pêche et l'aquaculture a été gangrénée par les violations des droits des travailleurs, la destruction de l'environnement et le racisme. [...] Dans un futur pas si lointain, la crevette "biologique" ou "responsable", plus chère mais plus écologique, pourrait devenir une nouvelle manière d'afficher son statut social." - Yvette Florio Lane

Produire sans détruire les travailleurs et l'environnement coûte inévitablement plus cher. Or, à cause de son prix, la crevette "durable" aura bien du mal à dépasser le marché de niche et à remplacer l'offre traditionnelle. Mais pour les industriels, la dynamique semble encourageante : entre 2015 et 2017, l'offre de produits labellisés a doublé dans les supermarchés, passant de 8% à 16%. Sur le marché en berne de la crevette, la certification apparaît donc comme une opportunité à ne pas manquer.

C'est également la stratégie de certains pays producteurs qui visent l'amélioration des pratiques sur leur territoire pour suivre au plus près l'évolution des standards environnementaux, notamment en matière de lutte contre le changement climatique. Mais au-delà de cet objectif général, les méthodes et idéologies peuvent être radicalement différentes. Le Vietnam, par exemple, mise sur des fermes high-tech qui promettent d'optimiser la reproduction et l'élevage des crevettes tout en réduisant les déchets et les déperditions d'énergie. Par contre, ce type d'installations nécessite de très gros investissements et favorise l'implantation de multinationales ou l'endettement des petites entreprises.

L'Equateur, lui, a choisi d'adopter des mesures de régulation fortes à partir des années 1980. La mangrove est progressivement devenue propriété de l'Etat. Dans ce pays où plus de la moitié des habitants dépendent des services écosystémiques du littoral, le gouvernement a mis en place un système de gestion partagée des mangroves avec les communautés locales. Depuis l'an 2000, le Ministère de l'Environnement délivre aux fermiers et pêcheurs constitués en associations ou coopératives des concessions d'exploitation pour une durée de 10 ans. Il leur faut déposer un dossier exhaustif auprès des autorités compétentes dans lequel ils détaillent précisément les méthodes qu'ils emploieront pour mener leurs activités dans le respect le plus strict des règles de protection environnementale. Ce système concerne maintenant 40% des mangroves encore existantes.

Les chemins divergent, donc, mais une chose est sûre : le verdissement de l'or rose ne pourra pas doper les ventes indéfiniment. Heureusement, une autre voie est peut-être en train de s'ouvrir pour les industriels : le marché de la... carapace de crevette ! La chitine qu'elle contient (une molécule de la famille des glucides) permet d'obtenir de la chitosane, un matériau très intéressant pour l'industrie médicale parce qu'il est à la fois biocompatible (très bien toléré par l'organisme) et biodégradable. La chitosane offre également d'autres perspectives prometteuses pour l'alimentation et le textile. D'après Anne Rudloe, "la carapace de la crevette pourrait un jour avoir encore plus de valeur que la crevette elle-même." De quoi se frotter les mains...!


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