Cet article est la retranscription d'une chronique pour l'émission Recherche En Cours sur AligreFM.


Une figure particulièrement emblématique de l’éco-anxiété chez les jeunes est certainement Greta Thunberg. Cette militante suédoise de 18 ans que l’on ne présente plus a commencé à souffrir de dépression à l’âge de 11 ans, une dépression qu’elle attribue en partie à sa prise de conscience climatique et à l’absence de réaction des adultes pour remédier au cataclysme qui s’annonce. “Personne ne semblait s’en préoccuper”, raconte-t-elle. Durant cette période, elle a quasiment arrêté de s’alimenter et explique sa petite taille adulte par la phase d'anorexie qu'elle a traversée alors qu'elle était en pleine puberté. Et puis finalement, une fois en cours de rétablissement, elle a commencé une grève de l'école en 2018 pour militer devant le parlement suédois dans l'objectif alerter les représentants politiques, et les adultes en général. La suite, vous la connaissez, c’est la constitution d’une grande mobilisation internationale à travers des manifestations et des grèves de l’école.

Le terme "éco-anxiété" daterait de 2007 mais, coïncidence ou pas, le concept  a commencé à s’imposer dans les médias en parallèle de la mobilisation des jeunes. De nombreux témoignages de psychologues et médecins affirment qu’ils sont effectivement plus touchés que les moins jeunes, mais il m’a été impossible de trouver des études de grande envergure au-delà de quelques sondages. Pour ce que ça vaut, un sondage IFOP de 2018 indiquait par exemple que les jeunes entre 18 et 24 ans représentaient la population adulte la plus préoccupée par le climat.

Le concept d'éco-anxiété reste lui-même assez flou et les chercheurs tâtonnent pour lui trouver une définition claire. D’ailleurs les autorités sanitaires ne la reconnaissent pas, ou pas encore, comme un trouble psychologique à part entière. La force du terme “éco-anxiété” semble en tout cas reposer sur le fait qu’elle permet à de nombreuses personnes de mettre un mot sur un malaise grandissant, tant au niveau individuel que collectif.

On peut donc parler d’éco-anxiété pour désigner des symptômes comparables à l’anxiété classique, comme des troubles du sommeil, une hypervigilance, des crises de panique, ou une perte d’appétit comme dans le cas de Greta Thunberg. Mais on peut aussi parler d’une forme de peur chronique, forte et constante. Etonnamment, l’éco-anxiété pourrait aussi se traduire par du déni face à la catastrophe climatique ou aux actions nécessaires, un mécanisme de défense qui viserait à fuir cette peur. Malheureusement, le déni nourrirait une dissonance cognitive qui ne ferait, in fine, que renforcer l’anxiété.

Précisons cependant que le plus souvent, le climat ne déclenche pas à lui-seul un trouble anxieux généralisé ou une dépression. Même si Greta Thunberg identifie clairement le climat comme l'une des préoccupations les plus importantes pendant sa dépression, elle mentionne également d’autres problèmes personnels, comme le harcèlement scolaire dont elle était la cible. Certaines études en sociologie et en démographie commencent même à interroger l’impact de l’éco-anxiété sur certaines dynamiques de société bien plus larges, comme la diminution du taux de natalité dans les pays industrialisés.

Comme vous vous en doutez, les causes de l'éco-anxiété se trouvent en partie du côté des mauvaises nouvelles environnementales, mais pas seulement. Un facteur clé de l’éco-anxiété, c’est l’attente. L’attente d’un événement terrible dont on sait avec certitude qu’il va advenir mais face auquel la plupart des gens n’ont pas de compétences ou de pouvoir assez développés pour infléchir le cours des choses. Ce sentiment d’impuissance face à la catastrophe peut même être paralysant.

Alors je dis que c’est “un événement terrible dont on sait avec certitude qu’il va advenir”, et en même temps, en ce qui concerne le changement climatique, plusieurs scénarios cohabitent dans les projections du GIEC en fonction des mesures que nous mettrons ou ne mettrons pas en place. Donc il y a tout de même une grosse part d’incertitude pour l’avenir. On peut aussi parler de l’impossibilité de prédire exactement quels seront les impacts du changement climatique sur notre environnement immédiat et la manière dont cela affectera notre vie et celle de nos proches. Les conséquences annoncées nous forcent ainsi à affronter certaines questions existentielles liées à la mort, au sens de la vie ou à son absence de sens…

L’affaire est d’autant plus compliquée pour les enfants et les adolescents parce qu’à travers le changement climatique, ils prennent conscience de l’impuissance ou de la passivité coupable des adultes. Cela crée de la confusion : pourquoi ne se battent-ils pas à la hauteur des enjeux ? C’est un choc, une véritable trahison. L’éco-anxiété peut d’ailleurs être aggravée lorsque les proches, les professeurs ou les amis, confrontés à leur propre dissonance cognitive, refusent d’aborder le sujet et imposent tacitement une loi du silence.

Alors, comment  soigner l’éco-anxiété ? C’est compliqué, les recherches sont en cours. Mais il faudrait également savoir à quel point ce serait souhaitable. Bien sûr, souffrir d’anxiété ou d’éco-anxiété peut être particulièrement désagréable voire handicapant. Mais rappelons que l’anxiété est d’abord un mécanisme biologique qui sert à sonner l’alarme face à ce qui est perçu comme une menace. L’anxiété sert à nous faire réagir de la même manière que des capteurs dans notre main nous alertent lorsqu’on l’approche trop près du feu. En fonction des personnes, des contextes et des degrés d’anxiété, elle peut être un moteur pour passer à l’action. C’est certainement le cas de Greta Thunberg et de beaucoup d’autres jeunes personnes qui se sont mobilisées dans son sillage.

En tout cas, pour les psychologues spécialisés, il ne faudrait surtout pas traiter l'éco-anxiété comme l’anxiété classique pour la simple et bonne raison qu’elle n’est pas liée à des problèmes purement personnels. Pour la médecin-chercheuse Véronique Lapaige, le risque serait de vouloir faire disparaître le sentiment d’insécurité, alors qu’aucun adulte ne peut promettre que tout va bien se passer. Et celui qui s’y risquerait ne ferait que pousser le patient dans le déni ou le silence, ce qui n’apporte pas non plus de solution. Surtout, l’enfant atteint d’éco-anxiété n’a pas de problème de santé mentale : il est parfaitement lucide et, pire, il a bien raison d’être inquiet.

Une piste à suivre serait de limiter l’afflux de mauvaises nouvelles climatiques via la télévision et les réseaux sociaux pour éviter de sur-stimuler le cerveau et de ressasser tout ce qui va mal. Mais pour l’enseignante et praticienne en psychologie britannique Caroline Hickman, c’est surtout que “les enfants portent le fardeau émotionnel du changement climatique avec bien plus de courage que les adultes. Il est de notre responsabilité d’en assumer une plus grande partie pour les soulager.”

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