Cet article est la retranscription d’une chronique pour l’émission Recherche En Cours sur AligreFM.


Aujourd’hui en Europe et aux Etats-Unis, les femmes ne représentent que 20% des diplômés en informatique alors que le chiffre s’élevait à 40% dans les années 80. Une proportion qui a donc diminué de moitié, alors que la part des femmes a augmenté dans l’écrasante majorité des autres filières scientifiques et techniques. L’informatique semble donc faire figure d’exception, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

On considère même souvent que la première personne de l’histoire à avoir écrit des lignes de programmation serait une jeune mathématicienne anglaise du début du 19ème siècle nommée Ada Lovelace. Beaucoup plus tard, lorsque les entreprises et institutions de recherche mettent au point les premiers ordinateurs modernes à partir des années 1940, elles embauchent de nombreuses femmes pour effectuer le travail de programmation. Il faut rappeler qu’au milieu des années 40, le premier ordinateur entièrement électronique d’IBM mesure plus de 20 mètres de long, n’a ni écran ni clavier : la programmation nécessite de traduire les instructions sur des petites cartes perforées que l’ordinateur peut ensuite interpréter sous forme de 0 et de 1.

Mais à l’époque, le travail le plus valorisé est celui qui consiste à concevoir et construire la machine, pas celui qui consiste à lui donner des instructions. C’est la différence entre ce qu’on appellerait aujourd’hui le hardware (le matériel) et le software (le logiciel). Une fois la machine construite et opérationnelle, la programmation n’apporte plus aucune gloire supplémentaire aux ingénieurs. A leurs yeux, il s’agit plutôt d’un travail de l’ordre du secrétariat. Ils décident donc de le déléguer à un ensemble de petites mains qu’ils recrutent avec des tests de logique. Et, chose imprévue, les tests de logique permettent de révéler le potentiel insoupçonné de certaines candidates qui auraient habituellement été discriminées du fait de leur genre. Aux Etats-Unis, la proportion de femmes dans les métiers de l’informatique atteint  27% dans les années 1960, et même 35% en 1990. Puis la situation bascule…

C’est en fait à partir du milieu des années 1980 que la tendance commence à s’inverser avec l’arrivée des premiers micro-ordinateurs dans les foyers. Conformément au schéma traditionnel, les familles encouragent beaucoup plus les garçons que les filles à s’approprier cette nouvelle technologie. Ce déséquilibre s’accentue encore avec la popularisation des jeux vidéos, principalement pensés pour plaire aux jeunes hommes. Ces individus commencent petit à petit à constituer un microcosme geek, un entre-soi aux codes résolument masculins qui repoussent d’autant plus les jeunes femmes. Au même moment, la science fiction et le cinéma édifient le stéréotype du hacker super-héros, un jeune homme blanc asocial ou marginal, avec un pouvoir infini au bout des doigts.

Dans les années 1990, l’informatique gagne en prestige à la fois sur le plan technologique et sur le plan économique. Avec internet, il devient clair que le 21ème siècle sera numérique. Alors la hiérarchie symbolique entre le hardware et le software s’inverse complètement : la programmation de logiciels s’impose comme le domaine le plus prometteur et le plus lucratif. Les hommes affluent, attirés par ces nouvelles opportunités, tandis que le nombre total de femmes stagne. En proportions, elles se retrouvent donc noyées dans un univers de plus en plus masculin.

Alors que faire pour motiver les vocations de codeuse ? Si la solution était simple, le problème n’existerait déjà plus. Mais quelques pistes ont déjà fait leurs preuves. Une stratégie mise en place par certaines universités vise à contourner le syndrome de l’imposteur des jeunes femmes en jouant sur la nomenclature des formations : lorsque les universités utilisent les mots “information” ou “communication”, les femmes sont plus nombreuses à se présenter que lorsque ces mêmes formations utilisent des intitulés plus connotés “sciences et techniques”.

Une mission plus difficile reste néanmoins d’en faut en finir avec le stéréotype pseudo-biologique selon lequel les hommes seraient plus intelligents et plus rationnels que les femmes qui seraient, elles, moins aptes à coder. Certaines codeuses témoignent de la prégnance de ce stéréotype sexiste dans le milieu de l’informatique, avec toutes les discriminations qui en découlent. Après quelques années d’expérience professionnelle, de nombreuses femmes sont lassées des comportements inappropriés de leurs collègues ou du plafond de verre auquel elles se heurtent, et décident de changer de carrière. Il ne s’agit donc pas uniquement d’attirer les femmes dans l’informatique, il faut aussi apprendre à les garder.


Sources