Pourquoi il est si difficile de sortir du consumérisme ?

Cet article fait partie d’une série sur la société de consommation. L’article précédent est ici, le tout premier article de la série est ici.


"Le déclic fraîcheur"

A écouter les médias et les politiques, on en vient à croire que l’économie est reine. Que nous devons nous plier à sa volonté, et tout faire pour garantir une croissance infinie de nos PIB.

Mais c’est oublier que l’économie, c’est nous qui la faisons. Comme le rappelle la chercheuse Annie Leonard, tout système économique est une invention humaine, qu’il s’agisse de l’esclavage, du féodalisme, du communisme ou du capitalisme. Or, les humains font partie de l’ensemble des êtres vivants de la planète, un ensemble que l’on appelle la biosphère. Et la biosphère est elle-même un sous-système de l’écosystème planétaire.

Maintenant imaginons des poupées russes. Pour qu’une poupée russe puisse exister à l’intérieur d’une autre poupée russe, il ne faut pas qu’elle soit plus grande, sinon ça ne marche pas, on est bien d’accord ? Bon. Eh bien pour qu’un système (comme un système économique) puisse exister à l’intérieur d’un autre système (la planète), le sous-système (l’économie) doit rentrer à l’intérieur des limites du grand système (la planète).

A notre connaissance, les limites de la planète sont stables, elles ne bougent pas. Ce qui veut dire qu’il y a une quantité limitée de ressources (terres, eau, minéraux etc) et que demander plus de ressources qu’il n’y en a de disponibles est complètement impossible.

Alors attention, je ne suis pas en train de dire que “la croissance économique, c’est le maaaaaal”.

Les auteurs de The Limits to Growth écrivent d’ailleurs que :

Des générations durant, les croissances démographique et industrielle ont été considérées comme résolument bonnes et il est vrai que sur une planète peu densément peuplée et offrant d’abondantes ressources, il n’y avait pas de raison de penser autrement. — The Limits to Growth, the 30 year update (2004)

Il s’agit plutôt de reconnaître que, aujourd’hui, le consumérisme est devenu non seulement un pilier économique, mais aussi une valeur morale forte. Il imprègne notre quotidien, nos relations avec les autres et notre relation avec nous-même. Quitte à nous auto-détruire.

Il y a aujourd’hui beaucoup de pression sociale pour nous pousser à consommer, puisque nous nous définissons par les choses que nous possédons, celles que nous consommons, la manière dont nous nous habillons, le modèle de voiture que nous conduisons etc.

C’est un système culturel qui s’auto-reproduit puisque les gens (votre entourage, vos collègues, les gens dans la rue) vous rappellent sans cesse que l’image que vous renvoyez de vous-mêmes dépend de ce que vous consommez (vêtements, musique, modèle de téléphone).

C’est un moyen de communication tacite tout en étant très réducteur, j’en conviens. On ne peut pas déterminer toute la complexité de votre personnalité en fonction de la marque de votre veste, mais les gens en tirent tout de même des conclusions, inconsciemment. C’est ce qu’ont très bien compris les conseillers en image.

Dinho Bento

La plupart d’entre nous a grandi dans ce système. Le consumérisme nous paraît normal parce que nous n’avons rien connu d’autre. Certains diront même que c’est dans la nature humaine.

Pourtant on a vu qu’il a fallu mettre beaucoup de choses en place pour donner envie aux Occidentaux de se plonger dans le consumérisme. Ce qui n’était pas gagné d’avance.

Mais maintenant nous baignons tellement dedans qu’il est très difficile d’y réfléchir et de le remettre en question. Le consumérisme nous colle littéralement à la peau, il fait partie de nous, et on ne se rend même plus compte qu’il est là.

Et puis nos standards de vie élevés ont allongé la liste de nos besoins de base. Bienvenue aux micro-ondes, voyages en avion et smartphones !

C’est pourquoi demander à des personnes qui vivent dans des cultures matérialistes de réduire leur consommation, c’est comme leur demander d’arrêter de respirer. — WorldWatch Institute
Anton Gudim

Moi-même, alors que je vous ponds une heure de lecture critique sur la société de consommation, je continue d’avoir parfois des comportements consuméristes. Et il m’arrive d’y prendre du plaisir. L’être humain est fait de paradoxes, n’est-ce pas ?

Mais ce n’est pas une cause perdue ! J’avance à petit pas dans ma réflexion, et je prends conscience de mes comportements. J’en profite pour changer mes habitudes petit à petit.

En y réfléchissant un peu, on peut se sortir de ce système de surconsommation.

S’émanciper du consumérisme, c’est tout à fait possible. Et ça ne veut pas dire retourner à l’âge de pierre, comme le disent certains !

Il s’agit surtout de redéfinir nos priorités.

Mais ça ne se fera pas tout seul. La première étape, c’est d’y réfléchir et d’en parler.

Ce processus de remise en question n’est pas très agréable au premier abord et c’est pour ça qu’il peut faire peur. Parce que ça veut dire se remettre en question soi-même, s’avouer que nous sommes fortement influençables, que nos références de réussite peuvent être trompeuses, et que le but de notre vie, s’il est de gagner beaucoup d’argent pour beaucoup consommer, ne nous rendra pas plus heureux.

Je pense que remettre en question ses valeurs culturelles, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Et ça ouvre un boulevard pour toute sorte de déni. Je vous en avais parlé dans mon article Pourquoi tout le monde se fiche du climat.

Le changement climatique est un sujet difficile à aborder parce qu’il entre en contradiction avec certaines valeurs culturelles profondément ancrées en nous, et notamment celles de nos classes dirigeantes (politiques, dirigeants des grandes entreprises, médias).

Pour ne pas avoir à se remettre en question, certains avancent que les progrès technologiques règleront tous nos problèmes.

Mais le progrès infini et infaillible n’est pas garanti : ce n’est ni plus ni moins qu’une croyance. Ça nous donne bonne conscience et on a envie d’y croire. Ça nous permet de rester passifs, en attendant que des ingénieurs trouvent des solutions magiques.

Il faut faire attention à ne pas surestimer et fantasmer les progrès technologiques.

Premièrement, parce qu’ils n’arriveront pas forcément à temps. La preuve en est que nous sommes aujourd’hui déjà bien avancés dans le changement climatique, un phénomène que l’on connait depuis plusieurs décennies, mais pour lequel nous n’avons toujours pas de solution technologique miracle. Il existe des technologies pour limiter les gaz à effet de serre (énergies renouvelables), mais elles impliquent toutes une diminution de la consommation globale d’énergie et des changements importants de comportements.

Deuxièmement, les progrès technologiques ne vont pas arriver par magie : ils ne peuvent découler que d’une prise de conscience générale.

Des progrès technologiques spectaculaires — et même suffisants — sont envisageables, mais uniquement en tant que conséquences de décisions sociétales bien précises et d’une volonté de mettre en oeuvre et de financer ces décisions. — The Limits to Growth, the 30 year update

Pour expliquer le silence des médias et des politiques alors qu’il y a urgence à remettre en question nos modes de consommation, le sociologue Jean-Baptise Comby constate que, dans les médias en particulier, on parle surtout des conséquences du changement climatique. A grand renfort d’images impressionnantes et de chiffres qui font frémir, ils illustrent les problèmes plus qu’ils ne les expliquent, dans des reportages courts et sensationnalistes plutôt que de remettre en question les causes idéologiques du changement climatique.

Critiquer les dérives du capitalisme et le dogme de la croissance infinie ? Hérétique !

Soyons clairs : le changement climatique n’est pas dû aux gaz à effet de serre. Ils n’ont rien demandé à personne. Ils n’ont pas demandé à se retrouver dans l’atmosphère.

Non. Le changement climatique, comme d’autres catastrophes environnementales et sociales, est une conséquence directe de nos habitudes de consommation, de notre système économique global et de notre incapacité à les remettre en question. Je veux dire que nous prenons beaucoup de choses pour “naturelles” et indiscutables, alors qu’elles ne sont ni naturelles ni indiscutables.

Notre comportement de consommation est le résultat des publicités séduisantes, des pièges du crédit facile, de l’ignorance à propos de matériaux dangereux contenus dans la plupart des choses que nous consommons, de la destruction du sentiment d’appartenance à une communauté, de l’indifférence à propos du futur, de la corruption politique et de l’atrophie des moyens alternatifs par lesquels on pourrait s’approvisionner. — David W. Orr, Consuming Desires: Consumption, culture and the pursuit of happiness (1999)

Pour en savoir plus sur ces blocages psychologiques, politiques et économiques, je vous conseille de lire mon article sur le sujet.

Vous qui m’avez lue jusqu’ici, vous vous demandez probablement ce que vous pouvez faire. Alors j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Je commence par la mauvaise. Vous vous souvenez de mon empreinte écologique ? Eh bien j’ai compris une chose :

En l’état actuel des choses, il est presque impossible aujourd’hui en Occident d’avoir une empreinte écologique neutre.

Sauf si vous vivez au fin fond d’une grotte, que vous élevez des chèvres tout seul dans le Larzac et que vous vous déplacez en poney. Mais tout le monde n’a pas cette vocation.

La plupart des Européens vivent aujourd’hui en ville, où il est très difficile de garder une vie sociale et professionnelle satisfaisante tout en ne consommant qu’une seule “planète”.

Pour preuve, voici l’expérience d’un Américain qui a voulu relever le défi.

C’est une histoire qui commence en 2007, celle d’un quadragénaire presque ordinaire. Il est écrivain et il vit à New York. Ses voisins le connaissent sous le nom de Colin Beavan. Mais secrètement, il est No Impact Man.

No Impact Man n’utilise pas de papier toilette. Ni de papier tout court. Il ne mange que de la nourriture produite localement. Il ne produit aucun déchet à part du compost. Il ne fait aucun shopping, seulement des courses alimentaires. Il ne regarde pas la télé et n’utilise aucun moyen de transport qui fonctionne avec de l’essence. Parmi plein d’autres choses.

Son but est de vivre en ayant le moins d’impact possible sur l’environnement. Il vivra comme ça pendant un an, donc, et racontera son quotidien sur son blog, dans un livre et dans un film.

Bilan ? Il est aujourd’hui impossible de vivre dans une métropole américaine tout en ayant un impact environnemental neutre, malgré tous nos efforts individuels.

La morale de l’histoire n’est pas que la catastrophe environnementale est inévitable.

La morale de l’histoire c’est qu’il ne suffit pas de manger bio et de trier ses déchets. Il faut changer notre société tout entière, ses institutions politiques et économiques, et son aménagement du territoire.

Donc OK, faire des efforts individuels, c’est insuffisant pour sauver le monde mais c’est un début nécessaire pour remettre en question collectivement nos modes de vie et de consommation.

Et trouver des solutions, évidemment.

C’est là qu’arrive la bonne nouvelle.

On est 66 millions en France, 514 millions dans l’Union Européenne, et 7,3 milliards sur Terre. Je suis sûre qu’on est assez nombreux pour faire bouger les choses.

On peut reprendre le pouvoir.