Oui, tu le sais déjà, le changement climatique c’est terrible. Mais tu as tellement d’autres choses à faire…! Pas de panique, je ne suis pas là pour te dire à quel point tu es un mauvais humain. Pour une grande partie, c’est même pas de ta faute : ton environnement et ton cerveau te jouent des tours.

Un article avec 0% de graphiques chiants (promis).


“Est-ce que vous organiseriez un débat pour savoir si la terre est ronde ou si elle est plate ? […] Scientifiquement, c’est pareil.”

Eric Guilyardi, climatologue, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Les médias, qui veulent du spectacle pour pas cher, s’y prennent souvent comme des manches lorsqu’il faut parler de climat, et c’est parfois en toute connaissance de cause. En invitant sur leurs plateaux des climato-sceptiques, ils donnent à penser que le débat scientifique est loin d’être clos. Un climato-sceptique, c’est quelqu’un qui n’est pas convaincu par la réalité du réchauffement climatique ou par le fait que les hommes puissent en être responsables.

Il n’y a pourtant plus de suspens depuis bien longtemps. Plus de 97% des publications scientifiques sont aujourd’hui d’accord sur le sujet : le réchauffement climatique est réel, nous en sommes responsables, et les conséquences ne vont pas être très rigolotes. Par cet euphémisme, je veux dire que le monde entier fait face à des bouleversements majeurs qui menacent la vie humaine.

Mais ça vous le savez déjà, surtout si vous faites partie de ces 90% d’Européens qui considèrent que le changement climatique est un problème sérieux (d’après un sondage de l’Union Européenne publié en 2014).

Pourtant, peu d’entre nous passent à l’action. Et puis quelle action, d’abord ?

D’après le même sondage, seul un Européen sur quatre pense avoir un rôle personnel à jouer dans le combat contre le changement climatique. Pour les Français, ce sujet est loin d’être un enjeu prioritaire. Déjà avant les attentats du 13 novembre 2015, ils estimaient que le chômage et le terrorisme étaient bien plus préoccupants que le climat (Ifop-JDD). Pourtant, il est déjà prouvé que le changement climatique est à l’origine de problèmes graves de sécurité, de conflits, et de dégradation économique.

Donc en gros, on est face à un danger énorme, que nous avons nous-mêmes créé, et qui menace notre survie en tant qu’espèce humaine. Mais en fait on s’en fiche. Est-ce qu’on est inconscients ou masochistes ?

Vous savez, c’est un peu comme dans les films, quand un camion (ou une boule de neige géante) fonce droit sur le héros et qu’il reste là, paralysé, à fixer le danger qui approche sans bouger. On trouve ça bien ridicule et on a envie de lui crier “REAGIS !”. Mais en fait, on n’est pas vraiment mieux. Et de toute façon on a piscine.

Le changement climatique, c’est l’histoire d’un cocktail infernal entre une science obscure, des médias en pleine crise économique et éthique, des politiques paumés, et un cerveau humain emprisonné dans ses biais psychologiques.


Ce que la science sait

Le réchauffement climatique causé par les humains, c’est comme la rotondité de la Terre : les preuves sont formelles. Je ne vais pas vous ressortir les schémas que vous avez déjà vu dix mille fois, ceux qui montrent que les températures montent et que la concentration des gaz à effet de serre augmente dans l’atmosphère. Si vous avez envie de chiffres, vous pouvez regarder cet épisode de Datagueule.

Mais comme pour la rotondité de la Terre, il a fallu un peu de temps avant de convaincre tout le monde, surtout ceux qui ne sont pas scientifiques. Quand ça ne brosse pas nos croyances dans le sens du poil, c’est toujours un peu dur à accepter. Puis finalement, aujourd’hui, il faudrait être un sacré marginal pour maintenir que la Terre est plate.

En 1988, l’ONU a créé un Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (le GIEC) pour compiler régulièrement toutes les recherches effectuées sur le changement climatique dans le monde. Ce groupe est international et indépendant. Selon son dernier rapport (2013–2014), il est “extrêmement probable” que les activités humaines soient responsables de la majeure partie de l’augmentation des températures depuis 1951.

Minute papillon. “Extrêmement probable”, ça veut quand même dire qu’on n’est pas sûrs ? En fait si. Mais voilà un premier nœud du problème.

Vous et moi sommes probablement des fins connaisseurs de la langue française (plus ou moins), mais rares sont ceux parmi nous à bien connaître la climatologie, ou même la recherche scientifique en général. Or il y a un élément central de la rigueur scientifique : c’est le doute. On ne peut jamais être sûr à 100%.

Explication : quand un chercheur fait une découverte, elle est systématiquement attaquée par ses congénères. C’est pas méchant, au contraire c’est très sain. Une théorie n’est acceptée qu’une fois qu’elle a été attaquée dans tous les sens et que personne n’a réussi à la démolir. Quand le GIEC, qui est constitué de scientifiques qui pèsent leurs mots pour rester rigoureux, parle d’une “extrême probabilité”, ça veut surtout dire qu’on n’est pas à l’abris que quelqu’un se réveille un jour à l’autre bout de la planète avec un argument qui démolira tout. Et ce serait cool d’ailleurs, ça ferait avancer la science, mais il est extrêmement probable que ça n’arrive pas.

Je vous rassure quand même, il y a des gens qui ont essayé. Richard Muller, professeur à la prestigieuse université de Berkeley (Californie), enseigne la physique théorique. Il n’est pas climatologue, mais il est profondément climato-sceptique. Il pense avoir trouvé des failles dans des études sur le climat. Alors de 2008 à 2012 et avec une douzaine de scientifiques, il mène des recherches intensives dans le but de réfuter les conclusions du GIEC. Peine perdue. Il finit par reconnaître publiquement que le réchauffement climatique est réel, et que la responsabilité humaine est… extrêmement probable.

Finalement, aucun organisme ou chercheur n’a pu prouver scientifiquement que le GIEC faisait mal son travail. Eric Guilyardi estime donc que “à partir du moment où on remet en cause les résultats [du GIEC], on est dans la théorie du complot”.

Elle est pas très plate quand même.

Mais la climatologie reste une science très méconnue du grand public, qui a souvent du mal à comprendre ses logiques et son vocabulaire. Elle est extrêmement complexe puisqu’un nombre incalculables d’éléments entrent en jeu à l’échelle de la planète entière, et que le climat s’étudie sur des périodes d’au moins 30 ans.

Le climat c’est un énorme puzzle de choses qui s’influencent les unes et les autres partout et tout le temps : dans l’atmosphère, dans les océans, sur la terre ferme, partout ! Du coup, de toutes petites variations peuvent avoir des conséquences très loin et pendant très longtemps.

C’est tellement complexe que l’avis d’un scientifique qui n’est pas climatologue n’est pas toujours pertinent. Exemple : l’avis du géochimiste et ancien ministre Claude Allègre dans son livre L’Imposture climatique (2010) n’est pas pertinent selon les 600 spécialistes du climat qui ont envoyé une lettre au Ministère de la Recherche pour l’interpeler sur ce sujet.

C’est facile de s’embrouiller avec tout ça, et certains en jouent. Il y a par exemple des climato-sceptiques qui avancent que le climat a toujours changé, et que le changement actuel est donc normal. En effet, le climat n’est pas naturellement stable. Il suit des modifications cycliques depuis longtemps : les températures augmentent et baissent régulièrement, mais ça prend normalement beaucoup, beaucoup de temps (genre des dizaines de milliers d’années). Ce qui n’est pas normal aujourd’hui, c’est la brutalité du changement, et le fait qu’il sorte complètement des modèles “normaux” que la Terre a connus jusqu’à présent.

Mais il est difficile pour le grand public de prendre la mesure du problème quand on ne le comprend pas très bien et que certaines personnes influentes, à défaut d’être compétentes en matière de climatologie, rabâchent n’importe quoi.

Mais s’il vous plaît, rappelons-nous aussi que le climat est une science du temps long, c’est-à-dire qu’elle n’a rien à voir avec la météo qui change tous les jours ou tous les ans (ou toutes les heures en automne à Paris). Et que même si certains pensent être des experts du temps qu’il fait, les seuls climatologues sont les vrais climatologues.

Sean Weston

Ce que les médias disent

Quand on n’est pas scientifique, l’information sur le climat on la trouve dans les médias. D’un côté, on a beaucoup de chance d’avoir des médias censés être à peu près indépendants dans notre pays. Mais d’un autre côté, ça leur permet de faire beaucoup de bêtises.

Eric Guilyardi, qui est un ancien membre du GIEC, et sa soeur Catherine Guilyardi, journaliste, en ont écrit un livre : Que feriez-vous si vous saviez ? Les climatologues face à la désinformation.

Premièrement, le format “débat”, de plus en plus prisé, notamment par les chaînes d’information en continu. Les débats sont très peu chers à organiser, beaucoup moins chers que des reportages de fond. Mais comme on l’a dit, la climatologie c’est pas à la portée de tout le monde. De presque personne en fait. Et de toute façon, les débats que les médias organisent sont pratiquement toujours organisés selon le modèle des débats politiques.

Alors au lieu d’organiser un débat scientifique portant sur des faits scientifiques, on organise un débat qui porte sur des valeurs et des croyances.

Il n’y a donc plus rien de scientifique là-dedans. Et en plus, pour faire débat, il faut inviter des personnes avec des avis différents, sinon c’est pas drôle. Les journalistes, qui n’y connaissent souvent pas grand chose, invitent des climato-sceptiques.

“Que 97% des scientifiques soient d’accord sur un réchauffement rapide, global et dû à l’Homme, pose problème aux journalistes dont le métier est de rapporter les avis divergents, quel que soit le sujet”, écrivent les Guilyardi. Mais en donnant autant la parole aux climato-sceptiques qu’aux scientifiques sérieux, on donne à croire aux spectateurs que les deux avis se valent.

Invité sur le plateau d’iTélé à l’automne 2015, le chercheur en sciences politiques François Gemenne en perd son sang froid. François Gemenne mène des recherches depuis plusieurs années sur la géopolitique du changement climatique et les politiques environnementales. Excédé par les arguments fumeux du climato-sceptique Serge Galam, sociophysicien qui n’y connaît pas grand chose en climatologie, il s’en prend aux journalistes : “Et vous, Olivier Galzi (le journaliste), comment est-ce que vous osez encore inviter des climato-sceptiques sur votre antenne ? Sérieusement ? SERIEUSEMENT ? Qu’est-ce qui vous passe par la tête ?”

Bah, ça fait du buzz. C’est ça qui lui passe par la tête, malheureusement.

Sur le fond comme sur la forme, ces débats ne représentent absolument pas la réalité du problème du changement climatique. Et surtout, ils entretiennent la confusion. Comment attendre des gens qu’ils se mobilisent pour sauver le climat si on leur dit qu’en fait, on ne sait pas si c’est vraiment la peine ?

Peut-être est-ce fait exprès, d’ailleurs ? “La génération qui dirige les médias (et, d’une façon générale, les entreprises) a construit sa vie, sa façon de penser et son métier sur les certitudes des Trente Glorieuses et la conviction que le progrès technique apporterait une solution à tout et que les ressources seraient inépuisables” (Guilyardi).

L’émission américaine Last Week Tonight présentée par le fantastique John Oliver (je l’aime) a décidé de tourner la chose en dérision. Pendant quelques secondes, l’émission diffuse l’intervention d’une journaliste sur une chaîne concurrente. Celle-ci rapporte un sondage : un Américain sur quatre se dit sceptique à propos du changement climatique et pense que le sujet est exagéré. Ce à quoi John Oliver répond :

WHO GIVES A SHIT ? It doesn’t matter. You don’t need people’s opinions on a FACT.” Comprendre : “On s’en br**** ! ça n’a aucune importance. On n’a pas besoin de l’opinion des gens sur un FAIT.” Merci John.

Pour rétablir la vérité, il décide d’organiser un débat fictif représentant la réalité scientifique du changement climatique. Il met en scène 3 climato-sceptiques, qu’il invite à débattre avec 97 scientifiques convaincus du changement climatique. S’en suit un joyeux bordel.

Deuxièmement, les climatologues sont souvent de piètres orateurs. On ne leur en veut pas, ce n’est pas leur métier. Mais les rares climatologues qui acceptent de parler aux médias se plaignent que leurs propos sont tronqués, modifiés, voire pervertis. Il faut dire que la rigueur scientifique n’est pas très sexy, alors les journalistes rajoutent leur grain de sel. De plus, face à un climato-sceptique avec de meilleures compétences rhétoriques (et uniquement rhétoriques), le climatologue peut perdre la partie par K-O. Alors que la réalité du changement climatique reste la même.

“Le déficit de compréhension des lois de la nature, même des plus fondamentales, fait le lit des marchands de doute qui flattent notre ignorance, faisant appel à notre bon sens et à notre expérience concrète du monde” d’après les Guilyardi.

Reprenons notre impensable débat sur la forme de la Terre : plate ou ronde ? Facile pour le démagogue d’appeler le spectateur à constater que le sol sous ses pieds est plat. Le sol est plat, c’est évident, la Terre est donc plate ! Où en serions-nous encore si nous n’avions pas les photos satellites pour nous prouver le contraire ?

Par ailleurs, comme le souligne Eric Guilyardi, “les climatologues rechignent à s’engager politiquement sur la question, à se prononcer à titre personnel sur la recherche de solutions, de peur que l’on remette en question leur objectivité scientifique.”

L’intégrité des scientifiques ne fait pas bon ménage avec un monde médiatique à l’éthique vacillante.

Et puis même les médias qui en parlent relativement bien ont tendance à manquer une grande partie de la cible. Pourquoi ? Parce que “l’écologie est donnée à voir comme une affaire de conscience et de valeurs qui sont beaucoup plus partagées par les classes moyennes et supérieures”, constate le sociologue Jean-Baptiste Comby.

Ces classes moyennes et supérieures sont largement plus représentées dans les médias que les classes populaires. Elles ont beaucoup plus la parole et elles s’adressent à des gens qui leur ressemblent, en parlant de préoccupations éloignées de celles des classes populaires. Du coup, le message sur le changement climatique diffusé par les grands médias continue d’exclure, malgré lui, les classes populaires. Ce sont pourtant ces mêmes classes populaires qui sont les plus exposées aux problèmes écologiques (pollution, montée du niveau de la mer, canicules), mais elles ne se sentent pas touchées par le discours dominant sur l’écologie et le changement climatique.

D’autant qu’une fois le débat terminé, vient la page de publicité. Alors qu’une minute plus tôt, on évoquait un problème grave qui nécessite de repenser complètement la société de consommation, on essaie maintenant de nous vendre un gadget dernier cri dont on n’a pas besoin, qui a été fabriqué à l’autre bout de la planète dans des conditions environnementales et humaines déplorables, qui tombera en panne trop rapidement et qui ne pourra pas être réparé à cause de l’obsolescence programmée. Cibles marketing que nous sommes, assaillis toute la journée par des messages publicitaires, notre tête a bien du mal à se débattre.


Ce que notre cerveau comprend

Pauvre cerveau humain… Je te comprends, tu es dépassé. Surtout que le changement climatique, c’est un problème très vicieux. Les risques associés au changement climatique concernent beaucoup plus de monde que les risques d’attentats terroristes. Mais notre cerveau est fait pour s’intéresser au terrorisme et pas au changement climatique.

Pourtant les gens sont, individuellement, tout autant démunis face au terrorisme que face au changement climatique. Ce qui ne les empêche pas d’exiger des actions politiques immédiates et radicales contre le terrorisme.

Notre cerveau a deux modes de fonctionnement très différents : un cerveau “rationnel” et un cerveau “émotionnel”. L’un n’est pas meilleur que l’autre, nous avons besoin des deux. Dans le cas du changement climatique, on nous montre des graphiques et des chiffres, qui parlent à notre cerveau “rationnel”. Mais le problème, c’est que nous percevons les risques surtout avec le “cerveau émotionnel”. Echec.

Notre “cerveau rationnel” pèse les preuves et les probabilités de manière rationnelle, et ça prend du temps, du coup il est lent. Le “cerveau émotionnel”, en revanche, est impulsif, automatique, et il utilise des raccourcis mentaux pour arriver rapidement à des conclusions.

Pour évaluer le risque, notre cerveau émotionnel s’appuie sur nos expériences personnelles, sur la proximité du danger, et il gère plus facilement des histoires qui parlent à nos valeurs. C’est pourquoi les attentats de janvier et novembre 2015 ont fait carton plein dans notre cerveau émotionnel (voir notre article Le terrorisme, une vieille histoire). C’est aussi pourquoi les gens s’intéressent en priorité aux choses qui les touchent personnellement.

Surtout, notre cerveau rationnel est déjà saturé par l’information sur le changement climatique. Il sait déjà ce qu’il y a à savoir. Ce n’est pas la peine d’insister avec des graphiques. Mais les sociétés occidentales ont tellement valorisé la rationalité depuis les Lumières, qu’elles ont aujourd’hui tendance à mépriser les émotions et à les garder bien déconnectées de la raison. Selon Tony Leiserowitz, directeur du Yale Project on Climate Change Communication, c’est une “longue erreur culturelle” parce que “sans ressentir d’émotions, nous ne pouvons pas prendre de bonnes décisions”.

Or le discours classique sur le changement climatique ne suscite pas d’émotions fortes, et donc pas de prise de conscience générale chez le grand public. Cela explique l’échec de nombreuses campagnes de “sensibilisation”, des chiffres qu’elles utilisent et de leurs emblèmes phares. Les ours polaires ? Rien de plus lointain. L’apocalypse nous guette ? La fin du monde, on nous l’a déjà vendue tant de fois qu’on a encore du mal à y croire, entre les films de science fiction avec invasions de zombies, le bug de l’an 2000 ou la fin du calendrier Maya en 2012. Le clip “Break the internet” avec Nicolas Hulot met plutôt bien en scène les problèmes de communication autour du changement climatique en les tournant en dérision.

(l’hiver n’arrivera pas). Ok il y a Arya, mais je ne suis pas sûre de l’efficacité de cette campagne. D’ailleurs moi ça ne me fait pas trop rire.

Dans le cas des attentats, l’histoire est claire, proche géographiquement et la menace reste imminente. Des hommes lourdement armés ont tués des gens sur notre territoire dans l’intérêt d’un groupe terroriste qui déteste l’Occident et ses valeurs. Dans le cas du changement climatique, c’est beaucoup plus flou. L’ennemi n’est pas facilement identifiable, ses motivations ne sont pas claires et les impacts sont diffus. Notre cerveau émotionnel ne reçoit aucun signal clair de menace.

Ce que la psychologie nous explique, c’est que comprendre le changement climatique est loin d’être suffisant, ça s’avère même assez insuffisant pour faire bouger les gens. Il faut le ressentir, avec des émotions.

D’autant que le cerveau humain a tendance à séparer ce qu’il sait et ce en quoi il croit, quitte à rejeter les choses trop dures à accepter et à les enfermer dans une boîte tout au fond de notre tête. On pourrait appeler ça du déni.

Du coup dans l’affaire du changement climatique, nous ne voyons que ce que nous avons envie de voir (ce qui colle avec nos croyances), et nous ignorons ce que nous avons envie d’ignorer (ce qui les remet en question). C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation : on cherche à confirmer nos croyances, et on ignore ce qui les contredit. Et ça peut être complètement inconscient. Si vous êtes déjà enclin à voir le changement climatique comme dangereux (par vos valeurs et votre orientation politique), alors il vous paraît dangereux. A l’inverse, ce n’est pas la peine de montrer des graphiques avec des températures qui montent à des gens qui n’ont, de base, pas envie d’en entendre parler. De toute façon, ils trouvent que les écologistes gesticulent beaucoup trop et que le problème est exagéré.

Et puis comme on a fait du changement climatique un débat de valeurs au lieu d’un débat scientifique, on a tout ce qu’il faut pour faire l’autruche.

L’être humain face au changement climatique.

Dans son livre Don’t even think about it (“N’y pensez même pas”), George Marshall établit le portrait robot de ceux qui croient au changement climatique et à son origine humaine, et celui de ceux qui n’y croient pas.

Ceux qui y croient sont plutôt d’âge moyen (pas trop vieux), ont un diplôme de l’enseignement supérieur et se disent progressistes. Parmi eux, les femmes se sentent particulièrement concernées.

Ceux qui n’y croient pas sont politiquement conservateurs et appartiennent en général à des groupes socio-économiques influents et puissants (nous parlions plus tôt de “la génération qui dirige les médias”, par exemple). Ils ont tendance à être surtout des hommes.

En fait, il y a un phénomène bien connu des chercheurs qui étudient l’attitude des gens face au risque. Il s’appelle le “white man effect” (“l’effet de l’homme blanc”) : c’est le fait que les hommes blancs tendent à se sentir moins concernés par toute sorte de risque que les femmes et les minorités (ethniques, sexuelles etc). Avant que mes chers lecteurs mâles et blancs ne montent au créneau, laissez moi préciser que c’est une tendance statistique constatée scientifiquement, et que les chercheurs la connaissent bien parce qu’elle peut aller jusqu’à fausser leurs recherches s’ils n’y font pas attention. Mais ceci ne veut pas dire que tous les individus mâles et blancs sont comme ça, soyons bien d’accord, c’est une juste tendance globale.

L’explication la plus évidente du white man effect serait que les hommes blancs voient tout simplement le monde comme étant moins risqué, puisque ce sont eux qui en ont le contrôle et qui le façonnent en leur faveur. Dans cette hypothèse, les femmes et les minorités perçoivent le monde comme étant plus dangereux parce qu’elles y ont moins de pouvoir et elles y sont plus vulnérables. Mais Dan Kahan, de l’université d’Harvard, a une autre hypothèse. En introduisant l’idée de “cognition culturelle”, il explique que les hommes blancs ont moins peur d’un certain nombre de risques mais qu’ils sont très effrayés par une chose : la perte de statut social.

Dans ce sens, le changement climatique remet en question les symboles de leurs valeurs culturelles (grosses voitures polluantes, par exemple), qui sont dorénavant présentées comme étant socialement indésirables. Les hommes blancs puissants ont donc trop à perdre avec le changement climatique, du coup leur cerveau décide de ne pas y croire. Et ce n’est pas que de la mauvaise foi.

Autre problème de cerveau : la conformité sociale. Oui, nous sommes des moutons (même toi), mais normalement c’est un truc qui marche plutôt bien. C’est un instinct comportemental très fort qui a garanti notre survie pendant longtemps, quand notre vie dépendait de la sécurité et de la protection du groupe. Et c’est toujours le cas.

Mais aujourd’hui, le changement climatique c’est comme quand quelqu’un se fait agresser devant plein de gens sans que personne ne réagisse. On trouve ça scandaleux, et on s’indigne que notre société individualiste a perdu toute son humanité ! Et bien, non, pas vraiment. Quand on est face à un problème, on a tendance à scruter les gens autour de nous pour voir comment ils réagissent. C’est ce qu’on appelle l’effet du témoin.

Si les gens dans notre entourage s’intéressent et se mobilisent contre le changement climatique, on va avoir tendance à les imiter. Mais si personne ne le fait, est-ce que je ne vais pas m’attirer des problèmes à aller à l’encontre de la norme sociale ? Même quand les gens sont indifférents, on a tendance à suivre ce modèle d’indifférence.

Coucou.

Il faut donc faire preuve d’un certain courage pour oser être le premier à changer de comportement pour lutter contre le changement climatique dans un milieu hostile ou indifférent à cette idée.

Le rôle des leaders, dans ce cas, peut être déterminant.


L’exemple que les politiques ne montrent pas

Il faut donc des gens pour montrer l’exemple. Mais que font nos représentants politiques ?

Déjà refaisons un petit peu de sociologie. Qui sont nos dirigeants politiques ? Si on prend par exemple les élections départementales de 2014, le portrait robot du candidat est un quinquagénaire blanc, cadre ou en profession libérale. Pour la première fois, la parité hommes-femmes était imposée, mais dans les élections précédentes les hommes ont toujours été extrêmement majoritaires. Mais au fait, c’était quoi déjà le portrait robot du climato-sceptique ? Ah oui, tiens.

Encore une fois, je ne dis pas qu’un homme blanc avec un statut socio-économique élevé est automatiquement climato-sceptique (et la grande majorité d’entres eux ne le sont probablement pas), mais je rappelle juste que les gens qui font partie de ce groupe sociologique sont les plus susceptibles de ne pas croire au changement climatique ou à la responsabilité du genre humain.

Par ailleurs, les dirigeants pourraient se mettre beaucoup de monde à dos et ils ont parfois intérêt à ne pas trop faire bouger les choses. Il ne faut pas trop bousculer l’électorat en changeant trop de choses d’un coup, sinon on ne sera pas réélu. Or quand on a fait de la politique sa carrière professionnelle, ça veut dire perdre son job.

Et puis il y a aussi les lobbies (les fameux !). Pour faire simple, ce sont des gens dont le métier est d’influencer les hommes et femmes politiques pour qu’ils passent des lois en leur faveur, ou celle des gens qui les payent. Il y a des lobbies qui oeuvrent pour la lutte contre le changement climatique (ONG par exemple), mais il y aussi de très gros lobbies qui se battent bec et ongles contre toute mesure dans ce sens-là. Dans notre cas, ce sont des entreprises très puissantes qui ont fait fortune grâce aux énergies polluantes (le géant français Total par exemple) et qui n’ont pas du tout envie que des lois environnementales viennent les embêter.

Pour Naomi Oreskes, professeur d’histoire des sciences à l’université d’Harvard, ces entreprises se comportent comme des “marchands de doute”, c’est-à-dire qu’elles font tout pour alimenter des controverses médiatiques et scientifiques sur le changement climatique dans le but de repousser les lois sur les énergies fossiles.

De la même manière que l’industrie du tabac a longtemps payé des scientifiques à l’éthique contestable pour dire que le tabac ne causait pas de cancer, Naomi Oreskes estime que des multinationales déploient énormément de moyens pour semer le doute sur le changement climatique et embrouiller l’opinion publique et les politiques. Greenpeace a récemment prouvé qu’il n’était pas si difficile de s’acheter les services de certains scientifiques pour leur faire dire ce que l’on veut dès lors que l’on sort le carnet de chèques.

Pas contents.

En France, rares sont encore les personnalités publiques à exprimer un doute sur la réalité du changement climatique et la responsabilité humaine. Sauf peut-être Marine Le Pen, dont l’activité politique n’est plus à présenter et qui figure parmi les cent personnes les plus influentes du monde en 2015 selon Time magazine. Elle déclarait en 2012 notamment : “Je ne suis pas sûre que l’activité humaine soit l’origine principale de ce phénomène.” Marine Le Pen étant une climatologue reconnue, nous sommes absous de nos péchés.

De l’autre côté de l’Atlantique, Donald Trump (qui n’est plus à présenter non plus) semble lui-aussi avoir une opinion bien tranchée sur le sujet : “Le concept de réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois dans le but d’anéantir la compétitivité de l’industrie américaine.”

Revoilà notre théorie du complot.

Et puisqu’on est dans la minute rigolade, je voudrais juste mentionner ce député républicain Dana Rohrabacher, qui se trouve aussi être un ancien membre du groupe parlementaire pour la Science, l’Espace et la Technologie, et qui affirme que les “flatulences des dinosaures” sont à l’origine des variations climatiques de l’époque. Voilà, c’est chose faite.

Mais à part ça, la grande majorité des chefs d’Etat occidentaux semble d’accord sur le problème. Mais pas vraiment sur les solutions.

Qui est responsable du changement climatique ? Tout le monde, et donc personne. Comme quand un enfant est attrapé la main dans le sac et qu’il répond, pour se défendre, que les autres le font aussi : la responsabilité est collective, et donc le poids est tellement réparti que plus personne ne se sent responsable.

Qui doit faire des efforts ? Tout le monde, mais personne ne veut être le premier. Parce que quand on est le seul à faire un sacrifice pour le bien commun, on se sent lésé. Là on parle notamment de concurrence économique internationale.

Le président Obama a pris la mesure du problème il y a bien longtemps. Et il reconnaît que les choses n’avancent pas assez vite dans la lutte contre le changement climatique. Le président François Hollande parle même d’une “guerre” contre le changement climatique (mais le gouvernement aime beaucoup ce mot en ce moment). D’ailleurs, beaucoup de médias et politiques ont expliqué que la COP21 (la conférence internationale sur le climat organisée à Paris par l’ONU) devait “sauver la planète”. Rien que ça.

Pourtant, la participation d’industries polluantes à l’organisation de l’évènement laisse perplexe. Où est la bonne volonté ? D’autant que les négociations entre dirigeants se tiennent à huis clos, loin du regard de la société civile (associations, médias, citoyens). On ne peut donc pas savoir ce qu’il s’y passe. Naomi Klein, journaliste canadienne, estime que, de toute façon, les enjeux de la COP21 ne sont pas accessibles au commun des mortels. “Quand vous suivez un sommet de l’ONU sur le climat, c’est incroyablement bureaucratique. Le vocabulaire utilisé, si vous n’êtes pas un obsédé du climat est très difficile à comprendre.”

La journaliste Jade Lindgaard écrit que “de ce point de vue, la COP21 est une machine à blanchir les pollueurs, à diluer les responsabilités dans la technicité et la bureaucratie onusienne, dans des objectifs abstraits […] fixés à des horizons déconnectés des mandats électifs.”

Normal que le grand public se sente à la fois largué, trompé, ou même très éloigné de tout ça.

Mais d’un autre côté ce sont ces mêmes citoyens, que l’on écarte des décisions politiques, que l’on culpabilise. C’est souvent le cas de “campagnes de sensibilisation”. Remplacez vos lampes par des ampoules basse consommation. Ah non finalement, n’allumez carrément pas la lumière, c’est mieux. Allez au travail à vélo. Quoi, c’est à 30 kilomètres de chez vous et il neige ? Vous n’y mettez vraiment pas de la bonne volonté.

Il y a un certain nombre de paradoxes là-dedans. Premièrement, imposer des contraintes quotidiennes aux citoyens sans leur proposer de contre-partie ou de plan B, c’est voué à l’échec. Si l’on veut que les gens arrêtent d’utiliser leur voiture, il faut mettre en place des transports en commun fiables et réguliers, et pas que dans les centres villes. Et ça, c’est le rôle des politiques.

Deuxièmement, l’action individuelle des citoyens a ses limites. Oui, il faut changer ses habitudes de consommation, c’est crucial. Mais la lutte contre le changement climatique ne peut fonctionner que s’il y a aussi une action collective coordonnée. C’est par exemple décider d’arrêter de subventionner les énergies fossiles pour subventionner les énergies renouvelables à la place. Mais ça je peux pas le décréter depuis mon salon, c’est le rôle des politiques.

La plaisanterie du Gorafi n’est-elle qu’une plaisanterie ?

D’où l’importance de faire pression sur ses élus. Par le vote, mais aussi par des actions de mobilisation citoyenne, dont l’engagement associatif local, national ou même international. Par ailleurs, manifester son opinion et ses attentes sur les réseaux sociaux attire aussi l’attention des politiques sur les préoccupations des citoyens. Ils font très attention aux tendances de l’opinion publique.


Alors oui, on s’intéresse au changement climatique, mais seulement de manière superficielle. De toute façon on nous tient à l’écart de ce qui est vraiment intéressant et en plus on nous embrouille tout le temps la tête avec des messages contradictoires. On nous a gavés de mots scientifiques, de graphiques et d’ours polaires. Mais c’est pas ça qui met les gens en mouvement.

A nos dirigeants et aux ONG : plutôt que d’affoler les gens et de les faire culpabiliser, faites-nous rêver ! Montrez-nous des solutions concrètes pour agir. Très concrètes. C’est bon les gars, on est sensibilisés, sauf que l’apocalypse n’a jamais donné envie à personne. Mais la construction d’un monde meilleur, si.

A toi, petit lecteur anonyme : chacun peut d’abord faire ce qu’il peut, à son niveau. Et ça peut commencer par être conscient de ses propres failles. Pas besoin de se mettre la pression, d’être absolument irréprochable, nous sommes humains et donc faits de contradictions. Le tout c’est de faire de son mieux, en toute bonne foi. Amen.