Ce texte est une version adaptée de ma chronique dans l’émission “Recherche en cours” sur AligreFM.

Il y a quelques jours, je suis tombée sur cette tribune publiée dans le Huffington Post. Elle affirme que « la culture scientifique est à reconquérir ». Signée par de nombreux scientifiques, cette tribune appelle, comme tant d’autres avant elles, à une meilleure diffusion de la culture scientifique auprès du grand public.

Mais en réalité, les signataires de cette tribune appellent essentiellement à diffuser des connaissances en biologie et en physique afin de faire accepter au grand public certaines technologies controversées.

Il s’agit donc surtout de promouvoir leur vision de la science, leur conception de « la culture scientifique », pour combattre ce qu’ils qualifient de « postures idéologiques », et notamment le « populisme précautionniste » qui s’oppose à certains OGM.

Néanmoins, je pense qu’il faut bien faire attention à ne pas réduire « la culture scientifique » à une certaine idée de la science : celle qui se ferait en blouses blanches avec de grandes équations mathématiques. Une certaine idée de la science selon laquelle la vraie science est celle qui se tient éloignée de toute contamination idéologique, et qui travaillerait de manière hautement « objective » à faire « progresser » l’humanité.

Car la culture scientifique , c’est bien plus complexe et plus vaste que ça.

Ça peut en effet désigner une « culture générale » à propos des savoirs scientifiques et techniques, qui ne s’arrête d’ailleurs pas à la biologie et à la physique. Mais c’est aussi la connaissance des mécanismes qui servent à produire ces savoirs, ainsi que les débats et les doutes qu’ils suscitent chez les chercheurs. Sans oublier les rapports que les chercheurs entretiennent entre eux (hiérarchies, coopérations, rivalités), les languages, les codes, les rites qui caractérisent le milieu de la science. C’est tout ça, une « culture ».

D’ailleurs il serait bien trompeur de réduire « la culture scientifique » aux seules sciences physiques et naturelles. Car les sciences humaines et sociales permettent d’apporter une autre perspective sur la science, sa culture, et ses techniques. Elles enrichissent même « la culture scientifique » avec leur propre culture, leur propre regard et leurs propres méthodes.

Après tout, les sciences humaines et sociales permettent rien de moins que de comprendre les humains, les sociétés et… les cultures justement.

Le problème quand on parle de « science » et notamment de « culture scientifique », c’est qu’on pense rarement aux sciences humaines et sociales.

Or, négliger les sciences humaines et sociales dans les discours sur la « culture scientifique », c’est non seulement les invisibiliser, mais encore une fois les dévaloriser.

Car malheureusement, elles sont encore souvent considérées comme des sous-sciences, des sciences qui n’en sont pas vraiment. Pas assez mathématiques, pas assez expérimentales, pas assez « utiles ». Et donc à la marge de « la culture scientifique ».

Ceci dit, les sciences humaines et sociales ont de leur côté développé des approches très critiques envers certains idéaux de cette même culture scientifique.

La culture des sciences humaines et sociales questionne beaucoup les notions de « neutralité » et d’objectivité par exemple. En sciences humaines et sociales, les chercheurs doivent avoir pleinement conscience qu’ils ne peuvent pas s’extraire de la société qu’ils analysent. Ils ne peuvent que tendre vers l’objectivité sans jamais l’atteindre. Cette culture scientifique valorise donc beaucoup l’introspection afin d’être conscient de sa propre subjectivité, mais aussi critique envers elle, et de ne surtout pas l’oublier.

Les sciences humaines et sociales sont imprégnées de ce regard critique, à la fois sur elles-mêmes mais aussi sur la société en général. Elles sont d’ailleurs aux premières loges pour percevoir les inégalités et les injustices sociales (c’est leur object d’étude !). De ce fait, elles sont marquées par l’engagement politique de nombreux chercheurs depuis longtemps. Dans l’histoire des sciences humaines et sociales, les théories critiques envers l’ordre politique et social sont légion. Certaines sont même très subversives !

En cela, les sciences humaines et sociales peuvent se montrer très déstabilisantes, d’autant qu’elles apportent aussi des réflexions critiques et subversives à propos de la science elle-même. Elles montrent par exemple que le développement de technologies comme les OGM n’est pas « neutre » et qu’il s’inscrit toujours dans un projet politique et idéologique.

Les sciences humaines et sociales peuvent d’ailleurs se montrer beaucoup moins dithyrambiques à propos de certaines technologies, en mettant en lumière leurs potentielles conséquences politiques, économiques et culturelles.

Là où je veux en venir, c’est que « reconquérir la culture scientifique », c’est aussi accepter la diversité des cultures scientifiques. Inclure la culture des sciences humaines et sociales, c’est permettre une définition plus large, bien que plus floue, et certainement plurielle de “la science”.

Et diffuser la culture des sciences humaines et sociales, c’est aussi accepter d’alimenter un certain esprit critique à l’égard de la science elle-même. Un esprit critique à l’égard de son rôle dans la société… et de ses dimensions idéologiques, quasiment inévitables !