En décembre 1930, un brouillard étrangement épais et irritant s’installe dans la vallée industrielle de la Meuse (Belgique). Des milliers de personnes tombent malades, plusieurs dizaines décèdent. Immédiatement, les autorités et les experts accusent… la météo.


Cette histoire est principalement basée sur la thèse de doctorat d’Alexis Zimmer, “Le brouillard mortel de la vallée de la Meuse” (2013).


Lundi 1er décembre 1930.

Le jour se lève sur Liège et ses environs. Il fait froid : 1 ou 2°C, tout au plus. Et puis il y a quelques brumes dans la vallée. Oh, pas grand chose, juste de légers voiles. C’est presque l’hiver.

Au petit matin, les ouvriers affluent vers les usines Cockerill à Seraing, ville limitrophe de Liège, en amont sur la Meuse. La vallée accueille les hauts-fourneaux de ce groupe sidérurgique depuis plus d’un siècle.

A vrai dire, cette petite portion de Belgique concentre un nombre incalculable d’activités industrielles. Sur une vingtaine de kilomètres, entre Huy et Liège, se trouvent également des carrières de pierre, des cimenteries, des aciéries, des laminoirs à cuivre, à acier et à fer, de nombreuses usines à zinc, deux usines d’engrais chimiques, des fabriques d’acide sulfurique, une fabrique d’explosifs, et plein d’autres choses encore. A cela il faut ajouter les centrales électriques et les usines à gaz qui permettent d’alimenter toutes ces industries. La vallée est bardée de cheminées, dont les plus hautes culminent à 65 mètres de hauteur.

Au sol, quelques voiles cotonneux sont posés ici et là, sur la rive gauche de la Meuse. Un anticyclone s’installe progressivement en altitude. La pression atmosphérique est si forte qu’elle recouvre la région comme un couvercle étanche. Pas un vent ne filtre. Alors que les ouvriers s’affairent dans les usines de la vallée de la Meuse, plus rien ne bouge dans le ciel.

A la fin de la journée, les brumes sont toujours là.


Mardi 2 décembre.

Les brumes se répandent doucement, mais sûrement. Qui s’étonnerait d’un brouillard un peu persistant au mois de décembre ?

En altitude, l’anticyclone n’a pas bougé d’un pouce. Le brouillard, lui, semble remuer. Il est un peu étrange. Il a une couleur. Et puis il a aussi une odeur… Oui, c’est ça, il est un peu jaunâtre. Et cette odeur, serait-ce celle du souffre ?

Les habitants ne s’alarment pas mais commencent à s’interroger. Vous ne trouvez pas qu’il tourne, ce brouillard ? On dirait qu’il est trop lourd, qu’il descend le long des collines.

Ces habitants ne le perçoivent pas encore, mais les fumées industrielles ne peuvent déjà plus s’échapper de la vallée. A cause d’un phénomène d’inversion des températures, elles sont rabattues par un plafond atmosphérique qui se situe entre 70 et 80 mètres au-dessus du sol, soit quelques mètres à peine au-dessus des sorties de cheminées. Aucune issue possible vers le haut. Les collines de 90 à 120 mètres d’altitude empêchent également l’air de circuler sur les côtés. La vallée est maintenant un tunnel.

Le brouillard ne cesse de s’épaissir. Il commence à gagner les moindres recoins. Les ruelles s’obscurcissent. Et puis ça pique. Vous ne trouvez pas que ça pique ?


Mercredi 3 décembre.

Au petit matin, le brouillard a encore gagné du terrain. Il imprègne pratiquement toute la vallée.

A Engihoul, un couple de fermiers et leurs ouvriers agricoles commencent leur journée comme à leur habitude. Le brouillard gêne un peu la vue, mais il ne les empêche pas de percevoir les objets et les reliefs. Au cours de la journée cependant, le brouillard s’épaissit à vue d’œil. En début d’après-midi, ils ont de plus en plus de mal à se distinguer les uns des autres. Ils commencent à se sentir mal. Il y a comme une odeur âpre qui brûle la gorge. Ils se mettent à tousser. De plus en plus. Et ils crachent. De leurs poumons sort une matière un peu jaune, ou bien un peu noire. Elle a l’air sucrée.

Le facteur d’Engis se trouve mal lui-aussi. Mais il doit encore sillonner la commune, alors il imprègne son mouchoir d’eau de Cologne et se couvre le visage avec ce masque de fortune. D’autres habitants l’imitent.

Depuis quelques heures, on n’y voit plus grand chose. Il faut conduire tous phares allumés en pleine journée et avec la plus grande prudence. L’air a un goût désagréable. Pour certains, la respiration devient très pénible, avec cette gorge irritée, qui gratte et qui pique. D’autres ont des maux de têtes et des nausées.

Pendant ce temps, le brouillard continue de remuer. Un ouvrier d’une carrière de pierre réalise qu’il n’a jamais vu un brouillard aussi compact. “On dirait une véritable pâte ; sa surface est irrégulière et en mouvement.”

Du brouillard, il y en a sur une grande partie de l’Europe de l’ouest ce jour-là. Il est tellement épais qu’il paralyse les transports maritimes, terrestres et aériens. Des centaines de navires sont immobilisés. Les accidents de circulation se multiplient. Mais seule la vallée de la Meuse semble avoir autant de mal à respirer.

En fin de journée, la population de la vallée ne relativise plus du tout. Les malades et leurs familles, inquiétés par ces symptômes aussi inhabituels que soudains, commencent à appeler leurs médecins. Ces derniers seront rapidement débordés…


Jeudi 4 décembre.

La nuit a été difficile. Les habitants l’ont passée à suffoquer bien plus qu’à dormir, tout comme leurs animaux. Confronté à la souffrance insoutenable de ses bêtes, un éleveur de porcs a pris la décision d’abattre l’intégralité de son cheptel dans la nuit, espérant ainsi que la viande resterait propre à la consommation.

Le brouillard, défiant toute logique, continue de se renforcer. Mais enfin, jusqu’où cela peut-il encore aller ? Les brumes jaunâtres sont de plus en plus compactes, de plus en plus opaques. Elles irritent les poumons et les bronches. Leur épaisseur atteint maintenant 120 mètres et remplit toute la vallée : même les hauteurs sont prises au piège. Partout, les symptômes s’aggravent encore. C’est la panique.

Les ouvriers, obligés de rester travailler, toussent et suffoquent. Dans la journée, le châtelain Wilmans est pris de vertiges et s’alite. S’il tente de se lever, il vacille et risque de s’évanouir.

Les médecins et vétérinaires, quant à eux, essaient tant bien que mal de se frayer un chemin jusqu’à leurs patients. Les hôpitaux commencent à recevoir des “malades du brouillard”. Reste-t-il encore quelqu’un dans cette vallée qui ne soit pas atteint ? Toutes et tous, à quelques exceptions près, souffrent du même mal. Des milliers de personnes, en même temps.

En milieu d’après-midi, un pharmacien de la vallée constate que le brouillard est devenu absolument opaque. Les clients affluent dans son officine, espérant y trouver un soulagement. Mais quel remède peut-il bien leur proposer ? Lui-même est complètement déconcerté. En plus de l’odeur persistante de suie, le pharmacien remarque qu’une sorte de poussière grise, grasse et collante, se dépose partout.

Il y a bien des microparticules* de suie qui flottent dans l’air : selon toute vraisemblance, avec une atmosphère aussi immobile, il pourrait leur falloir jusqu’à 6 jours pour redescendre au sol depuis la cime des cheminées, à 60 mètres. Les particules de suie émises les jours précédents commencent donc à s’accumuler dans l’air et à se mêler au brouillard. De si petites particules, qu’elles soient liquides ou solides, peuvent être inhalées très facilement.

Contraints de tenter le tout pour le tout, des éleveurs décident d’emmener leurs troupeaux sur les collines. Mais l’effort physique demandé est trop difficile dans ces conditions : les bêtes sont nombreuses à mourir en chemin. En contre-bas, certains cadavres de bovins gisent dans les étables, à défaut de pouvoir être évacués.

Levant les yeux, des habitants remarquent que les fumées sortant des cheminées sont immédiatement rabattues vers le sol. Ceux qui le peuvent se calfeutrent dans leur habitation. A l’intérieur, ils se chauffent autant que possible pour essayer de dissoudre le brouillard qui s’engouffre par le moindre interstice. Et si… et si les usines à zinc avaient quelque chose à voir avec ce chaos ?

Les nuisances de l’industrie du zinc ne sont un mystère pour personne et suscitent des interrogations depuis longtemps. On sait bien que ces usines dégagent une odeur âcre, qui incommode même les plantes. Il n’y qu’à voir : on ne peut quasiment rien faire pousser autour des usines, même les arbres sont rachitiques.

La population a déjà essayé de contester l’implantation de certaines industries dans la Province de Liège. Quelques générations auparavant, entre 1853 et 1860, elle s’est violemment opposée à l’industrie chimique et à celle du zinc. Face aux manifestations et aux barricades, les autorités ont envoyé l’armée. Les industriels, soutenus par le gouvernement, ont ensuite sollicité des experts universitaires pour tenir un discours rassurant. Compte tenu de la répression, les habitants ont arrêté de manifester mais n’ont pas été rassurés pour autant.

Vue des établissements Cockerill, Seraing, début XXème siècle

En fin d’après-midi, Louise, 20 ans, est brusquement prise de vertiges et de nausées alors qu’elle rentrait chez ses parents. Et puis elle a très mal à la poitrine. Ses parents appellent immédiatement le médecin.

Jean, ancien mineur de 69, revient péniblement de son rendez-vous chez le coiffeur. Il explique à sa femme qu’il a “du feu dans la poitrine”, avant d’être pris de vomissements. Eux aussi appellent le médecin.

Jeudi soir, on recense les premiers décès.


Vendredi 5 décembre.

Combien de personnes ont-elles perdu la vie pendant la nuit ? C’est encore difficile à dire. Le brouillard complique les déplacements et les communications.

A l’aube, Louise est encore agonisante. Malheureusement, elle décède quelques minutes après. Jean mobilise toutes ses forces pour résister.

Dans la journée, on compte des dizaines de décès. La plupart de ces personnes sont tombées malades subitement et n’ont survécu que quelques heures. Epuisé, Jean s’éteint dans l’après-midi, malgré les prières de sa femme.

C’en est trop ! Le bourgmestre d’Engis, la commune la plus durement touchée, décide de lancer l’alarme. Il demande à la Commission de l’Hygiène de la Province de Liège d’intervenir au plus vite.

Au même moment, le brouillard commence enfin à se dissiper. Soulagement ! Serait-ce bientôt la fin du calvaire ?

Lorsque les experts de la Commission de l’Hygiène arrivent à Engis, il n’y a déjà plus grand chose à voir… Ils ne peuvent que constater l’hécatombe.

Ces deux derniers jours, le taux de mortalité dans la vallée a explosé. Il s’est passé quelque chose, c’est certain. Mais quoi ?


Samedi 6 décembre.

De l’air ! Enfin ! On n’a plus respiré comme ça depuis des jours.

Cependant, le soulagement est doux-amer. Les symptômes s’améliorent progressivement, même s’ils ne disparaissent pas pour autant. Et il y a tous ces morts… Combien sont-ils ? Le brouillard s’est dissipé, mais pas l’angoisse des habitants.

La presse annonce 39 décès. Ou bien 43, ou même 49. Et des centaines de malades, peut-être des milliers ? La “vallée empoisonnée” fait les gros titres dans la presse nationale comme dans les médias internationaux.

Les locaux et les journalistes soupçonnent les fumées industrielles, en particulier celles des usines à zinc. Y aurait-il eu un accident industriel ? Le brouillard aurait-il piégé les fumées ? Le bruit court que les usines à zinc seraient à l’arrêt depuis plusieurs jours. Elles ne pourraient donc pas être responsables.

Le New York Times propose un éventail d’hypothèses. Il mentionne les fumées des usines à zinc, mais également le retour d’une “peste noire”, ou la fracturation de plusieurs obus de la Première Guerre Mondiale, qui auraient été entreposés au fond d’une mine et dont le gaz se serait répandu dans le brouillard. D’autres journaux parlent même de germes semés par avions à des fins expérimentales, de variations du champ magnétique ou de matières cosmiques.

Dès le petit matin, l’inspecteur principal de la Commission d’Hygiène réunit en urgence les médecins de la vallée dans la maison communale d’Engis. Il veut les consulter et recueillir leurs témoignages. L’inspecteur est lui-même médecin. Ensemble, ils discutent de la possibilité d’une intoxication due à des fumées industrielles, mais évacuent rapidement cette hypothèse.

Il faut dire que la plupart de ces médecins connaissent bien l’industrie : c’est elle qui les rémunère. A l’époque, les patrons parient sur une attitude “paternelle” envers leurs ouvriers pour s’assurer leur fidélité et leur obéissance. A ce titre, ils prennent en charge les frais médicaux de leurs employés. Partenaires de ce paternalisme industriel, les médecins pèsent leurs mots pour éviter de mordre la main qui les nourrit.

Après une enquête de quelques heures seulement, l’inspecteur est prêt à partager ses conclusions. Il s’adresse aux journalistes et aux habitants qui attendent devant la maison communale. Beaucoup partagent l’hypothèse d’une intoxication causée par les fumées industrielles. Mais pas l’inspecteur. Lui affirme que le “seul brouillard” est responsable des nombreux décès. Le brouillard, combiné à la vague de froid, n’a fait qu’empirer certaines prédispositions cardiaques ou respiratoires.

Protestations dans l’assemblée. Mais enfin ! Et les usines ? Et les fumées ? Malgré les critiques de la foule, l’inspecteur persiste et signe : “Les médecins sont d’accord avec moi. Aussi, mon enquête est close.”

Un représentant du ministère de l’Intérieur, médecin également, abonde dans ce sens : “Les médecins pensent qu’il s’agit purement et simplement de morts naturelles, provoquées par le brouillard particulièrement intense, froid et humide”. Pour justifier son propos, il évoque les prescriptions des pharmaciens : ces remèdes ne sont pas ceux que l’on prescrit en cas d’intoxication. “Donc ils ne s’agissait pas d’intoxications”.

L’affaire est grave, tout de même. Alors quelques heures plus tard, à Liège, le procureur du Roi lance une instruction judiciaire à charge contre inconnu. Le conseil d’experts de la commission judiciaire sera dirigé par Jean Firket, professeur à la faculté de médecine et médecin légiste au parquet de Liège. Il sera accompagné dans son travail par un toxicologue, un météorologue, un spécialiste de chimie industrielle, un spécialiste des gaz de combat et un vétérinaire.

Le jour-même, l’équipe commence à examiner les malades et s’entretient à son tour avec les médecins. Il faudra certainement du temps pour faire la lumière sur cette affaire…


Dimanche 7 décembre.

Le brouillard n’est pas revenu, cet épisode semble définitivement terminé. Les symptômes continuent de s’estomper.

Mais la vallée reste en ébullition : on y attend la Reine aujourd’hui ! Elisabeth, troisième reine des Belges, a décidé de venir “réconforter les victimes”. La visite de la “reine-infirmière” est savamment mise en scène devant la presse. Accompagnée par les bourgmestres, elle rend visite aux familles. Elle assiste même à un cortège funèbre à Engis. A défaut de ressusciter les morts, elle “apporte à tous une parole de consolation”.

Dans le monde entier, la communauté scientifique continue de discuter des causes de ce “brouillard mortel”. Le français Jules Amar, considéré comme l’un des pères de la physiologie du travail, est persuadé que le taux d’humidité dans l’air était si élevé que les habitants ont pu mourir par… noyade. Ou quelque chose comme ça. C’est également l’hypothèse du Dr. Cot, médecin en chef du régiment des sapeurs-pompiers de Paris, qui parle d’une “noyade au ralenti”.

Pour d’autres médecins, cette histoire de brouillard mortel n’est qu’un grand délire ! D’après l’ancien ministre Pierre Nolf, président de la Croix Rouge belge, “le brouillard pur ne peut tuer personne” ! Nombreux sont les scientifiques à faire remarquer que le brouillard a touché une grande partie de l’Europe, mais que ces symptômes inquiétants n’ont été enregistrés que de la vallée de la Meuse. “Les asthmatiques et les cardiaques s’y étaient-ils donné rendez-vous ?” ironise un ingénieur civil.


Semaine du 8 au 14 décembre.

Le bilan dépasse la soixantaine de morts. De nombreux ouvriers ne peuvent pas retourner travailler à causes de la persistance des symptômes. Il leur faudra encore plusieurs jours avant d’être pleinement rétablis.

L’équipe de Jean Firket conduit une dizaine d’autopsies, en gardant à l’esprit l’hypothèse des gaz toxiques. Les experts constatent la présence d’emphysèmes pulmonaires : ils en déduisent que les difficultés respiratoires ont pu entraîner une série de réactions jusqu’à l’infarctus. Ils tiennent cependant à noter que les personnes décédées “présentaient un état antérieur mauvais des poumons ou du coeur”.

Dans le cadre de leur enquête, les experts se rendent dans les différentes usines, où ils constatent qu’aucun accident ni dysfonctionnement n’a eu lieu. Contrairement à la rumeur, les usines de zinc ont bel et bien continué à tourner pendant tout l’épisode de brouillard.

Surtout, les experts découvrent que ce “brouillard mortel” n’est pas le premier de l’histoire de la région. Les journalistes déterrent eux-aussi de vieilles affaires. Le mardi, La Libre Belgique publie :

“Ce n’est évidemment pas la première fois que la région industrielle de la Meuse est affectée par un brouillard qui incommode et rend malade les gens et les bêtes. Déjà en 1897 et en 1902, on constatait “une maladie du brouillard” ou “asthme du brouillard” dans la vallée de la Meuse entre Huy et Liège. En 1902, l’autopsie des animaux morts démontra qu’ils avaient succombé à l’emphysème pulmonaire. La même affection due au brouillard reparut en 1911, du 13 au 20 janvier. À cette époque, comme il y a quelques jours, on dut se borner à constater la nocivité du brouillard et à enregistrer les décès et les maladies sans pouvoir déterminer exactement les causes de la catastrophe.”

Les explications de la Commission de l’Hygiène et de la commission judiciaire ne convainquent ni les journalistes, ni les habitants. Le samedi, la célèbre revue Nature émet quelques doutes :

“ La présence de fumées toxiques comme cause des décès près de Liège semble être une supposition plus plausible que l’autre hypothèse proposée, qui est celle de la suffocation à cause de l’extrême densité du brouillard, parce qu’on ne peut guère supposer que les particules ordinaires de brouillard […] puissent empêcher les gens d’inhaler une quantité normale d’oxygène, même avec des poumons déficients.”

Les gouttelettes d’eau seraient-elles particulièrement agressives dans la vallée de la Meuse ?


Octobre 1931.

Un peu moins d’un an plus tard, les experts de la commission judiciaire rendent leur rapport. Durant cette fameuse semaine de décembre 1930, l’anticyclone a retenu dans le brouillard une grande quantité d’anhydride sulfureux issue de la combustion du charbon. Au contact de l’humidité et de la suie contenues dans le brouillard, l’anhydride sulfureux a pu s’oxyder et ainsi produire de l’acide sulfurique. Le zinc, le fer, ou de multiples autres éléments présents dans l’air ont certainement facilité cette réaction chimique.

Aussi les experts écrivent-ils que la production de telles substances “a été rendue possible par la réunion des conditions météorologiques exceptionnelles du début de décembre 1930.” Les usines ayant fonctionné tout à fait normalement durant cette période, ils pointent donc la responsabilité de… la météo.

Au final, aucune industrie n’est mise en cause ni poursuivie. La météo ne pouvant comparaître devant le juge, le parquet de Liège conclut à un non-lieu.


Une catastrophe… naturelle ?

Pour le chercheur Alexis Zimmer, ces conclusions reflètent bien l’état d’esprit des experts scientifiques et des responsables politiques. A aucun moment ils ne remettent en question l’impact environnemental “normal” des activités industrielles. Ces activités sont tellement indispensables à l’économie de la région qu’elles se fondent presque naturellement dans le paysage.

Dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres, les discours officiels cultivent une certaine ambigüité à propos des problèmes sanitaires causés par l’industrie. Ils savent trouver les bonnes formulations pour discréditer ou minimiser les plaintes. De toute façon, la pollution est une conséquence inévitable du développement économique. Oseriez-vous contester les bienfaits du développement économique ?

“Pour que cette catastrophe ait lieu, il a bien fallu nier, tout du moins négliger la dangerosité des ou de certaines émanations de l’industrie.” — Alexis Zimmer

Pour les autorités, une dernière question se pose cependant : comment éviter que cette catastrophe ne se reproduise ?

Fort heureusement, le problème est de nature météorologique, ce qui permet de trouver une solution tout aussi “météorologique”. Un partenariat est organisé entre l’Observatoire de Météorologie de Bruxelles, les bourgmestres et les industriels. L’Observatoire s’engage à les avertir en cas de danger. A eux, ensuite, de prendre leurs dispositions.

Pour les bourgmestres, ces mesures sont bien ridicules ! Les experts n’ont pas pris en compte les dégâts “ordinaires” causés par l’industrie et sont passés à côté d’une grande partie du problème. Aux yeux des habitants de la vallée, cette affaire ne fait que révéler la dangerosité du fonctionnement “normal” de l’industrie.

Pendant tout ce temps, les services d’hygiène britanniques ont accordé beaucoup d’attention à l’affaire du “brouillard mortel” de la Meuse. Une telle catastrophe pourrait-elle se produire à Londres ? Bien sûr que non, concluent-ils. La topographie de la ville est complètement différente de celle de la vallée de la Meuse. Le brouillard ne pourrait pas se retrouver ainsi pris au piège.

En décembre 1952, un brouillard étrangement épais et irritant s’installera dans la cité londonienne. Plus de 100 000 personnes tomberont malades, plusieurs milliers décèderont. Il sera plus tard connu comme le “grand smog de Londres”. Cette fois, la météo ne sera pas la seule à être mise en cause.

En septembre 1972, la vallée de la Meuse sera à nouveau touchée par un brouillard toxique. Les arbres perdront leurs feuilles et les potagers seront détruits.

En 2000, une statue sera érigée à Engis pour commémorer les victimes du “brouillard mortel” de 1930.


*Le terme de “microparticule” ne serait pas réellement utilisé à l’époque, il s’agit d’une notion beaucoup plus récente.

Sources :

  • Firket, Jean. “Fog Along The Meuse Valley.” Transaction of the Faraday Society 32 (1936).
  • “Fog and Mortality in the Meuse Valley.” Nature 126, no. 3189 (December 13, 1930): 940–940.
  • Nemery, Benoît, Peter H. Hoet, and Abderrahim Nemmar. “The Meuse Valley Fog of 1930: An Air Pollution Disaster.” The Lancet 375, no. 9257 (2001): 704–8.
  • Zimmer, Alexis. “Brouillard mortel : une histoire de la production de météores industriels, 19è/20è siècles. Le cas de la vallée de la Meuse.” Département de Philosophie, Université de Strasbourg, 2013.
  • — — — . “‘Le Brouillard Mortel de La Vallée de La Meuse’ (Décembre 1930) Naturalisation de La Catastrophe.” In Débordements Industriels : Environnement, Territoire et Conflit XVIIIè-XXIème Siècle, Presse Universitaire de Rennes., 2013.

Pour en savoir plus, voir le livre Brouillards Toxiques : Vallées de La Meuse, 1930, Contre-Enquête (Zones Sensibles, 2016), tiré de la thèse d’Alexis Zimmer.