En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son livre “Printemps Silencieux”. Un demi-siècle plus tard, cette vieille polémique permet d’éclairer les controverses environnementales actuelles…

Retourner à l’épisode [1/5]


Dès la parution des premiers chapitres de “Printemps Silencieux” dans le magazine The New Yorker, la communauté scientifique se déchire de manière viscérale.

Dans un précédent épisode, nous avons parlé des arguments parfois grossiers ou caricaturaux opposés à Rachel Carson par les autorités scientifiques et les industriels.

Mais tous les adversaires de “Printemps Silencieux” ne s’y opposent pas forcément de manière frontale ou explicite. Nombre de ces adversaires scientifiques ou politiques préfèrent se dire “sceptiques” et exiger de plus amples preuves.

Bien entendu, certains scientifiques sont honnêtes dans cette démarche. Mais comme l’explique l’historienne des sciences Naomi Oreskes (2004), la posture sceptiques est particulièrement commode pour les opposants aux mesures environnementales. Elle est d’ailleurs récurrente dans ce genre de polémiques : on pensera par exemple aux “climato-sceptiques”, de plus en plus qualifiés de “climato-négationnistes”.

Confrontés à cet apparent scepticisme, beaucoup de scientifiques bien intentionnés en déduisent qu’il est de leur devoir de fournir les preuves réclamées ; les preuves qui ne pourront que convaincre les sceptiques et les décideurs politiques.

Mais les opposants aux mesures environnementales savent que les “preuves” parfaites sont extrêmement difficiles à fournir, surtout quand il est question d’enjeux environnementaux aussi complexes. De l’avis de l’historienne, c’est justement un piège !

Cette stratégie permet surtout de retarder les prises de décisions en faisant durer la polémique... Ce qui est d’autant plus efficace quand certains principes et méthodes fondamentales de la science l’empêchent justement de fournir les preuves demandées !

“Penser que la science pourrait un jour apporter une preuve suffisamment solide pour servir de base à une politique publique découle d’une mauvaise compréhension (ou d’une mauvaise représentation) de ce qu’est la science, et donc du rôle qu’elle pourrait jouer en politique.” — Naomi Oreskes (2004)

Alors que faire des pesticides chimiques ?

Pour répondre à cette question, en 1962 comme aujourd’hui, il ne suffit pas de chercher des “preuves” scientifiques (utiles mais insuffisantes).

S’il y a bien une chose que nous apprend la polémique autour de “Printemps Silencieux”, c’est qu’une partie de la réponse se trouve aussi notre conception de la science, de la nature et du progrès…


280 pages d’insolence

Sur le fond comme sur la forme, “Printemps Silencieux” est un affront aux traditions scientifiques. En tout cas, ce n’est clairement pas un travail scientifique dans les règles de l’art.

Il s’agit, certes, d’un ouvrage écrit par une scientifique, à propos d’une question scientifique, avec de très nombreuses références scientifiques.

Mais Rachel Carson s’adresse avant tout au grand public et à ses tripes.

En effet, la raison d’être de “Printemps Silencieux” n’est pas tant de convaincre les experts scientifiques, mais de motiver les citoyens ordinaires à s’impliquer politiquement sur la question des pesticides chimiques.

Pour ce faire, Rachel Carson brouille volontairement les frontières traditionnelles entre “science” et “émotions”. Un mélange des genres qui hérissent le poil de beaucoup de scientifiques. Cette méfiance fait partie intégrante de la science moderne pour des raisons historiques et philosophiques. En Occident, la science s’est construite autour de l’opposition systématique entre “raison” et “émotion”. L’une et l’autre seraient fondamentalement incompatibles. La simple présence de “l’émotion” suffirait d’ailleurs à pervertir la “raison”.

La science se voulant pleinement rationnelle, elle considère donc préférable d’évacuer toute forme “d’émotion”. Elle veut se concentrer sur des “faits”. Elle considère les sentiments et les passions comme des états parasites et indésirables. Dans l’imaginaire collectif, un scientifique devrait ainsi, pour être crédible, s’exprimer de manière dépassionnée, présenter des “faits” bruts et avancer des chiffres.

Que penser alors d’un ouvrage comme “Printemps Silencieux”, délicat et poétique, écrit par une femme qui ne cache ni sa passion ni son amour pour la nature ?

Certains commentateurs estiment que la présence de telles considérations “émotionnelles” écraseraient le jugement rationnel de Rachel Carson. Pour le magazine Popular Mechanics (1963), l’ouvrage est “tellement chargé d’émotions qu’il est difficile de dénicher les faits”.

Loin d’être vexée lorsqu’elle est qualifiée de “sentimentaliste” par ses détracteurs, Rachel Carson, au contraire, revendique le caractère “sentimental” de ses ouvrages (Nancy C. Unger, 2014). Depuis de nombreuses années déjà, elle défend ouvertement la présence des émotions dans les écrits sur la nature et la science.

Et si “raison” et “émotion” étaient toutes les deux nécessaires, complémentaires ? C’est le pari de Rachel Carson.

Il n’y a pour elle, en effet, aucune contradiction à faire appel aux émotions de ses lecteurs aussi bien qu’à leur raison. Car les lecteurs, pense-t-elle, n’auront à coeur de défendre que ce qu’ils aiment profondément. C’est pourquoi elle s’efforce de susciter en eux “une sorte d’émerveillement” (“sense of wonder”) envers la nature (Eliza Griswold, 2012).

Il s’agit d’une stratégie à la fois littéraire et politique. Une stratégie qui s’avère efficace, comme le prouve l’immense succès commercial et politique de “Printemps Silencieux” (voir les épisodes [2/5] et [4/5]).

“[Rachel Carson] n’était pas une mauvaise scientifique, elle était une excellente autrice.” — Naomi Oreskes (2004), historienne des sciences, Université de Harvard

Le choix de cette stratégie est lié à une autre frontière que Rachel Carson entend abattre. En s’adressant au grand public sur un sujet aussi complexe que celui des pesticides chimiques, “Printemps Silencieux” veut rapprocher le monde des experts de celui des gens ordinaires.

Scientifiquement parlant, Rachel Carson n’invente pas grand chose dans son livre : elle rapporte essentiellement des connaissances, des résultats d’expérience, et des inquiétudes déjà partagées au quotidien par de très nombreux scientifiques et publiées dans des revues spécialisées.

Mais en rapprochant le monde des expert et celui du grand public, Rachel Carson fait bien plus que de la vulgarisation. Elle extrait le débat sur l’évaluation des risques du monde strictement scientifique et industriel, et l’amène sur la place publique pour en faire un débat de société.

Certaines grandes institutions scientifiques se sentent insultées de voir leur autorité ainsi remise en question. En réaction, elles n’hésitent pas à utiliser les médias pour marteler leur hostilité à Rachel Carson, et même parfois pour la calomnier… (voir article 3/5).


Mais où sont les preuves ?

Malgré les libertés qu’elle y prend, son ouvrage est aujourd’hui considéré d’une incroyable robustesse scientifique, étant donné les connaissances et les informations disponibles à l’époque. Elle y documente les risques encourus par la faune et la flore sauvages exposées aux pesticides chimiques, mais aussi les risques encourus par les humains, de manière directe ou indirecte. Les références scientifiques et bibliographiques sont méticuleusement répertoriées.

Rappelons que l’autrice ne demande pas l’interdiction totale des pesticides, mais de plus fortes restrictions à propos de leur utilisation. Pour les opposants à “Printemps Silencieux” et les sceptiques, les références avancées par Rachel Carson ne suffisent pas en effet à justifier une interdiction totale des pesticides, mais certainement pas non plus à justifier des restrictions.

Les historiens et historiennes de la polémique soulignent que les opposants et les sceptiques prennent rarement la peine d’étudier toutes les références de “Printemps Silencieux”. Cela ne les empêche pas néanmoins de réclamer de meilleures “preuves” scientifiques.

Mais quelles preuves, alors ?

Quelles preuves permettraient-elles de satisfaire tout le monde et de faire consensus ?

Pour Naomi Oreskes (2004), historienne des sciences, cette question n’a pas forcément de réponse. Cela parce que, souvent, “la science se trouve incapable de produire des preuves qui seraient irréfutables sur le plan logique à propos du monde naturel.”

L’historienne rappelle qu’en fonction des époques, des lieux, et des communautés, les scientifiques ont développés des normes et des standards différents à propos de ce qui constitue une “preuve” scientifique. La manière dont se forme un consensus scientifique est elle-aussi très variable.

La théorie de la dérive des continents en est bon exemple. Formulée en 1912, la “dérive des continents” est acceptée par la grande majorité des scientifiques pendant des décennies parce que tous les indices indirects concordent avec la théorie (fossils, etc). Mais aucune preuve directe ne peut être produite avant les années 1980, quand des satellites d’interférométrie permettent enfin de détecter les déplacements infimes des continents avec précision. Avant les années 1980, la théorie n’est pas prouvée selon les standards les plus méticuleux, et pourtant, elle est acceptée par tous comme un consensus scientifique.

“Il n’existe pas de définition objective et indiscutable de ce qui constitue une preuve scientifique, et pas non plus de critères atemporels reconnus par les scientifiques pour décréter un consensus.” — Naomi Oreskes (2004), Professeure d’Histoire des Sciences, Harvard University

D’après l’historienne, la notion de “preuve” est tellement abstraite qu’exiger des preuves scientifiques indiscutables dans une polémique comme celle de “Printemps Silencieux” reviendrait à faire fi de toute l’histoire des sciences.

L’un des principaux reproches adressés à Rachel Carson concerne les anecdotes qu’elle relate dans son livre. De l’avis des sceptiques et de ses adversaires déclarés, ces anecdotes seraient purement circonstancielles et ne devraient donner lieu à aucune généralisation.

En effet, “Printemps Silencieux” rapporte un certain nombre d’études de cas qu’aucune grande étude statistique ne corrobore encore à l’époque. Mais pour Naomi Oreskes, il ne s’agit pas pour autant d’un problème méthodologique de la part de Rachel Carson. Il s’agit avant tout d’une première étape : rassembler toutes ces études de cas permet de commencer à reconnaître l’existence d’un problème, ce qui motivera, ensuite, des études à grande échelle. Selon l’historienne, la plupart des grandes questions scientifiques commencent de cette manière.

Et puis, d’ailleurs, les “anecdotes” ne sont pas nécessairement fausses. Rachel Carson est une scientifique expérimentée, elle sait faire la différence entre des anecdotes bancales et des études de cas pertinentes. D’autant qu’elle ne se contente pas non plus de les accumuler : elle les met en lien avec une littérature scientifique de plus en plus fournie à propos des effets délétères des pesticides chimiques.

Rachel Carson et Bob Hines conduisant des recherches en biologie marine, 1952

Il est néanmoins certain que l’évaluation des preuves scientifiques diffère grandement en fonction des individus, des institutions et des disciplines. Tous et toutes ne partagent pas les mêmes standards en matière d’évaluation et de démonstration. Ce qui est d’autant plus flagrant lorsque les polémiques touchent à des questions politiques ou économiques…!

En 1962, on l’a dit, les biologistes et les chimistes ne partagent pas du tout le même avis à propos du DDT. Les spécialistes de l’environnement soutiennent globalement les inquiétudes de Rachel Carson, tandis que les experts en agro-alimentaire les trouvent exagérées ou infondées.

Ces différences d’appréciation reposent sur des divergences (parfois majeures !) en terme de connaissances, de méthodes et de philosophie des sciences.

“Ce sont les preuves auxquelles nous sommes les plus habitués qui nous impressionnent le plus.” — Charles Richter, sismologue

Pour Emil Mrak, professeur en science agro-alimentaire et recteur d’université, les conclusions de Rachel Carson seraient infondées. Affirmer que les pesticides chimiques “affectent les systèmes biologiques dans la nature et pourraient, éventuellement, affecter la santé humaine” serait contraire à l’ensemble des connaissances scientifiques actuelles” (1963).

Le comité scientifique du président (PSAC), mandaté par John F. Kennedy pour étudier la question des pesticides chimiques, ne partage pas du tout l’avis d’Emil Mrak. Composé de nombreux chercheurs en biologie, en médecine et en environnement, le panel d’experts du comité scientifique abonde, lui, dans le sens de Rachel Carson. Il confirme la pertinence de ses inquiétudes et demande des actions politiques immédiates.

Alors, à qui se fier ?


Une question de valeurs

Les experts scientifiques sont tous très qualifiés dans leur domaine spécifique. Ainsi, les experts en agro-alimentaire sont très qualifiés pour évaluer l’intérêt des pesticides chimiques pour l’agriculture, et les experts de la faune et de la flore sauvages sont très qualifiés pour en évaluer les dommages environnementaux.

Dans leurs domaines respectifs, les uns comme les autres ont tous à peu près raison.

Si bien que pour prendre une décision politique, la question n’est plus tant de savoir qui dit “vrai”, mais de déterminer quelles préoccupations sont les plus importantes. Optimiser l’approvisionnement en nourriture des humains ou protéger la vie sauvage ?

Pour les experts en agro-alimentaire comme Emil Mrak, la priorité absolue est d’assurer une production alimentaire abondante et bon marché. Pour eux, il est évident qu’il faut accorder plus d’importance aux besoins immédiats des humains qu’aux équilibres écologiques de long terme (Naomi Oreskes, 2004).

De son côté, le comité scientifique du président tranche la question autrement. Lorsqu’il rend son rapport en mai 1963, le comité déclare que les études de cas rapportées par Rachel Carson sont suffisamment inquiétantes pour être prises au sérieux. En conclusion de son rapport, le comité demande officiellement des mesures politiques pour réglementer plus strictement l’utilisation des pesticides chimiques.

A aucun moment, pourtant, le comité ne dit que Rachel Carson et les biologistes auraient “prouvé” ou “démontré” les dangers des pesticides sur l’environnement et les humains. Le comité reconnaît d’ailleurs que certains mécanismes demeurent encore incompris ou inconnus. Mais pour lui, l’absence de preuves formelles ne doit pas empêcher de prendre des mesures politiques immédiates.

Le danger n’est ni prouvé, ni démontré, ni certain.Et alors ?

Pour le panel de scientifiques, l’existence d’un “doute raisonnable” s’avère être une raison suffisante pour passer à l’action, si l’on considère que les risques encourus sont assez importants. C’est le principe de précaution.

Mais dans ce cas, comment déterminer qu’un risque est “assez important” ?

Eh bien là encore, ça dépend ! Ça dépend tellement que, comme le dit le biologiste Robert L. Rudd, “le pouvoir réside entre les mains de ceux qui [en] contrôlent la définition”.

Naomi Oreskes (2004) et Julia B. Corbett (2001) insistent sur le fait que le calcul des risques ne peut être ni “objectif”, ni “dépassionné”, surtout quand les connaissances scientifiques sont incertaines et/ou incomplètes. Ce “calcul” dépend finalement des valeurs fondamentales de chacun, de ses priorités et de sa conception de la vie.

“Printemps Silencieux” n’était pas fondamentalement à propos des faits scientifiques ou de l’objectivité des institutions. C’était une querelle à propos des valeurs et, par conséquence, à propos du pouvoir.” — Linda Lear (1993), biographe et historienne

Dans son rapport, le comité scientifique du président fait également savoir que les recherches publiques sur les pesticides sont biaisées par la manière dont l’état fédéral alloue ses financements. D’après le comité, 20 millions de dollars ont été confiés à la lutte contre les parasites et les insectes “nuisibles” en 1962, tandis qu’aucun financement n’a été attribué aux programmes de recherches sur les dommages environnementaux des pesticides chimiques. On constate bien ici les priorités du gouvernement fédéral.

Enfin, le comité scientifique considère qu’il relève avant tout du devoir des fabricants de prouver que leurs produits ne sont nocifs ni pour l’environnement, ni les humains. De telles preuves devraient être apportées avant la mise en circulation des produits. En d’autres termes, le comité place la charge de la preuve sur les industriels.

Mais dans ce cas, quelle “preuve” indiscutable de l’innocuité des pesticides chimiques peut-on exiger de la part des industriels ? La question reste là-aussi ouverte …


On n’arrête pas le progrès ?

Le malaise que ces disputes scientifiques révèlent ne s’arrête pas là : il est encore plus profond. Au-delà des études, des évaluations, des débats, des controverses, c’est notre conception-même du progrès scientifique qui est ébranlée par Printemps Silencieux !

Loin d’être “neutre”, le progrès scientifique interroge Rachel Carson depuis bien longtemps. Elle commence en effet à rassembler des données sur le DDT pendant la Seconde Guerre Mondiale, alors que des doutes à l’égard des nouveaux usages de la science et de la technologie montent en elle. En 1945, les bombardement à Hiroshima et Nagasaki la bouleversent. C’est le coup de grâce, la fin d’un optimisme naïf, et le début d’une nouvelle ère pour elle comme pour ses collègues.

“La bombe atomique a changé pour toujours la façon dont Rachel Carson et beaucoup de scientifiques de sa génération concevaient le vivant ; la bombe, plus que toute autre chose, a ébranlé la manière dont Rachel Carson se représentait les relations entre les humains et le monde naturel, à la fois sur le plan personnel, scientifique et spirituel.” — Linda Lear (1993), historienne et biographe de Rachel Carson

Rachel Carson rend compte de ces tourments dans “Printemps Silencieux”. Pour elle, le “progrès scientifique” peut et doit être débattu. Ainsi, la question n’est pas tant “quel progrès scientifique est-il possible ?” mais “quel progrès scientifique voulons-nous ?”. Une question trop peu posée à son goût.

Pour elle en effet, les élites scientifiques et politiques n’arrêtent pas de faillir à leurs responsabilités. Alors qu’elles devraient chercher à protéger la santé publique et l’environnement, elles tendent à favoriser les intérêts industriels au nom d’un avenir qu’elles souhaitent “technologique”. Aussi l’autrice dénonce-t-elle la dévotion des institutions politiques, scientifiques et culturelles, prêtes à tous les sacrifices et manigances devant l’autel du “progrès scientifique”.

“Rachel Carson soulève une question épineuse : qui a le droit d’empoisonner l’air que je respire ? L’eau que je bois ? La nourriture que je mange ? Pour ma part, je ne suis pas satisfait, et d’ailleurs personne ne devrait l’être, de la réponse qui nous est donnée sous la bannière pour le moins nébuleuse du “progrès”, parce que cela implique immédiatement de poser une autre question : le progrès vers quoi ? Une lente annihilation ?” — Roy Attaway (1962), éditorialiste pour le Charleston News-Courier, Caroline du Sud

Consternée par l’attitude des autorités publiques, Rachel Carson propose une conception alternative du progrès scientifique : un progrès dirigé par des citoyens informés et vigilants, et qui ne serait pas une fin en lui-même. Elle souhaite un progrès scientifique qui respecterait “l’équilibre de la nature” (“balance of nature”), qui se soucierait d’éthique et même d’esthétique, car la beauté du monde naturel devrait être prise en considération.

Pour ses opposants en revanche, l’idée de respecter “l’équilibre de la nature” ne peut être qu’une vaste plaisanterie ! I.L. Baldwin, membre l’Académie des Sciences américaine, écrit dans la célèbre revue Science (1962) que “la civilisation moderne ne pourrait pas exister sans une guerre permanente contre le retour d’un véritable équilibre de la nature.” Pour lui, toute critique du progrès scientifique au profit d’un “équilibre de la nature” reviendrait à rejeter la science et la modernité.

Il s’agit là d’une vision que partagent la plupart des opposants à “Printemps Silencieux” : le monde naturel, avec ses logiques et ses “équilibres”, serait l’ennemi de l’humanité par définition. Pour le biologiste Thomas H. Jukes dans American Scientist, les idéalistes qui souhaitent conjuguer la modernité avec “l’équilibre de la nature” seraient profondément hypocrites.

Le progrès scientifique serait avant tout une victoire contre la nature.

On touche là à un autre dualisme fondateur de la science moderne : l’opposition entre “nature” et “culture”. Mais contrairement à ce que laissent entendre ses opposants, Rachel Carson ne s’oppose ni à la science, ni à la “modernité”. Il est clair cependant que les humains ne peuvent pas lutter indéfiniment contre la nature ni s’en extraire car, dit-elle, ils en font pleinement partie. Qu’ils le veuillent ou non !


Le cœur de la nature

Elle cherche alors à démontrer qu’il est non seulement absurde, mais également dangereux, de considérer que les humains pourraient être séparés de la nature. Les humains ne sont pas fait d’une matière radicalement différente des autres êtres vivants. Malgré leurs grands esprits, les humains sont dépendants de leurs corps. Ces corps ont des besoins physiologiques (manger, boire) que seul l’environnement permet d’assouvir. Ainsi, le corps rappelle irrémédiablement les humains à leur condition animale.

Pour Rachel Carson, le corps humain est le lien écologique entre la nature et eux. Par ce biais, les humains sont liés à tout ce qui les entoure. Mais sa réflexion à propos de la nature va plus loin encore.

Elle considère que la nature est elle-même un gigantesque organisme vivant qui fonctionne grâce aux liens qui existent entre tous les membres de la communauté des êtres vivants (animaux, végétaux, champignons, micro-organismes). C’est exactement le même genre de fonctionnement que celui qui permet au corps humain de survivre grâce aux interdépendances entre ses différents organes. En fait, Rachel Carson est tout simplement en train de populariser un concept encore frais à l’époque, celui “d’écosystème”.

Rachel Carson et son chat

Il n’est cependant pas ici question d’idéaliser la nature, car cette dernière ne se montre pas toujours clémente. Mais elle est une partenaire obligatoire, c’est-à-dire que les humains ne peuvent pas s’en affranchir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est composer avec elle du mieux possible.

Pour Rachel Carson, ce gigantesque organisme qu’est la nature repose sur un équilibre délicat et doit donc être traité avec une certaine “tendresse”. Cette vision “organique” de la nature est redevenue populaire dans les milieux écologistes mais existe depuis la nuit des temps. Elle était encore très courante pendant la Renaissance en Europe. Au 16ème et 17ème siècles, cependant, les révolutions scientifiques ont remplacé cette conception “organique” de la nature par une conception “mécanique” : la nature serait une machine constituée d’éléments bien distincts, mesurables et, surtout, contrôlables (Carolyn Merchant, 1990).

Les révolutions scientifiques ont ainsi procuré aux sociétés occidentales une impression de toute-puissance sur la nature. Les sociétés veulent dorénavant la soumettre et la dominer par tous moyens. Il s’agit également pour elles d’un moyen d’affirmer et de démontrer la supériorité du genre humain.

On retrouve cette conception des choses dans les discours des chimistes et des experts en agro-alimentaire qui s’opposent à Rachel Carson : les humains auraient non seulement la capacité, mais aussi le droit, d’exterminer certaines espèces d’insectes s’ils estiment cela bénéfique. Et comme ces scientifiques ne perçoivent aucun lien de dépendance direct entre les insectes et les humains, ils n’imaginent pas une seconde que les humains pourraient être affectés.

Mais pour Rachel Carson, il s’agit là d’une cette illusion particulièrement dangereuse. Car à force de se croire maîtres et possesseurs de la nature, les humains sont rattrapés jusque dans leur chair par leur arrogance. Les pesticides chimiques pénètrent dans leurs corps sans même qu’ils ne s’en rendent compte et peuvent durablement en perturber le fonctionnement.

Malheureusement, déplore-t-elle, les logiques de nos sociétés modernes reposent sur cette hypothèse prétentieuse et erronée. D’après l’historienne Carolyn Merchant (1990), une telle hypothèse permettrait notamment de justifier la surexploitation de la nature à des fins capitalistes.

“Les fondements de la critique, les raisons pour lesquelles Rachel Carson représentait une telle menace, sont devenue claires : elle était une femme et elle défiait la pierre angulaire du capitalisme industriel avec une passion considérée indigne d’une scientifique.” — Michael B. Smith (2001), Michael B. Smith, Associate Professor, Département d’Histoire, Ithaca College (université)

Ainsi n’est-il pas si surprenant que la science moderne, qui a elle-même forgé cette représentation, fasse reposer un grand nombre de ses méthodes sur l’idée que la nature pourrait être étudiée comme une “machine”. Mais de l’avis de Rachel Carson, ce présupposé rendrait la science aveugle ou incompétente face à de nombreux phénomènes.

Pour certains scientifiques, les études en laboratoire à propos des pesticides suffisent à prouver que les pesticides chimiques n’ont pas d’effets négatifs sur les espèces sauvages ni sur les humains. Pour d’autres, et notamment pour Rachel Carson, ces études sont utiles mais insuffisantes parce qu’il est question d’une multitude de phénomènes extrêmement complexes qui ne peuvent pas vraiment être reproduits en laboratoire. Ces phénomènes sont d’ailleurs tellement nombreux et complexes que les humains auront probablement toujours un certain mal à les étudier, et donc à les connaître.

Alors pour les comprendre au mieux de nos capacités, Rachel Carson prône une approche “holistique” des sciences. Elle souhaite que les différentes disciplines scientifiques prennent l’habitude de dialoguer entre elles, afin que chacune puisse éclairer les zones d’ombres des autres. Et c’est justement ce principe qu’elle met en application dans son ouvrage. Elle relie une multitude d’études éparses et leur donne un sens général. Elle trie, synthétise, et articule une réflexion scientifique qui dépasse les domaines d’expertises d’un grand nombre de spécialistes. Ce qui a le don de les déconcerter ; voire pour certains, de les agacer.

Fait encore plus déroutant pour beaucoup de scientifiques, Rachel Carson ne se concentre pas tant sur des statistiques ou des données quantitatives, mais sur les processus généraux pour proposer une vue d’ensemble des phénomènes qui régissent la nature. Pour ses adversaires, cette approche peu orthodoxe n’est pas assez scientifique, voir anti-scientifique. Décidément Rachel Carson aurait faux sur toute la ligne.

Confiant, le biochimiste Robert White-Stevens prophétise en avril 1963 dans une note à l’attention d’un lobby de l’industrie chimique (la Synthetic Organic Chemical Manufacturers Association) que “l’on finira par reconnaître que son livre est une grossière déformation des faits réels, qu’il est pour l’essentiel dénué de fondements scientifiques, qu’il ne correspond pas aux preuves expérimentales ni aux expériences de terrain.”

Quelques semaines plus tard, en mai 1963, le comité scientifique du président Kennedy valide pourtant les affirmations de Rachel Carson à propos du fonctionnement des écosystèmes. Pour le panel de scientifiques, il ne s’agit pas d’un délire romantique : c’est une réalité scientifique. Le comité reconnait que la perturbation d’un équilibre naturel peut avoir des répercussions dans tous l’écosystème. Selon eux, c’est bel et bien dans ce cadre-là que la question des pesticides chimiques doit être étudiée, aussi compliqué soit-il.

“L’équilibre de la nature […] est un système complexe et précis qui régit des relations très intriquées entre tous les êtres vivants et qui ne peut plus aujourd’hui être ignoré sans danger, au même titre que la loi de la gravité de ne peut être défiée en toute impunité par un homme perché au bord d’une falaise.” — Rachel Carson (1962), “Printemps Silencieux”

C’est indéniablement une victoire scientifique pour Rachel Carson.

Aujourd’hui, le concept d’écosystème est absolument incontournable dans les études sur l’environnement.


55 ans plus tard ?

Après “Printemps Silencieux”, les gouvernements américains promulguent une succession de lois de protection environnementale. Ces mesures aboutissent notamment à l’interdiction du DDT en 1972.

Mais l’héritage de “Printemps Silencieux” perdure jusqu’à aujourd’hui.

Même si des “preuves” indiscutables manquent toujours pour incriminer ou innocenter certains pesticides chimiques, la méfiance à l’égards des pesticides fait dorénavant partie intégrante de notre époque. Il ne serait plus envisageable, par exemple, d’asperger les enfants de pesticides chimiques pour les amuser, comme cela pouvait être le cas avec le DDT dans les années 1940 aux Etats-Unis.

“Printemps Silencieux” et sa polémique nous rappellent combien l’évolution de la science est faite d’accros, de polémiques, de résistances et de conflits d’intérêt.

L’histoire de la science n’est pas linéaire.

C’est l’histoire du DDT, produit miracle aujourd’hui honni.

C’est l’histoire de “Printemps Silencieux”, pamphlet “irrationnel” finalement sacré “Monument National et Historique de la Chimie” par la Société Américaine de Chimie en 2012 (“National Historic Chemical Landmark”, American Chemical Society).

C’est l’histoire de Rachel Carson, “célibataire hystérique” récompensée à titre posthume par la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute décoration décernée aux civiles aux Etats-Unis.

Pendant 5 épisodes, nous avons parlé d’une vieille polémique à propos d’un livre méconnu, paru il y a plus d’un demi-siècle à l’autre bout du monde.

L’avantage, c’est que nous pouvons aborder cette affaire avec une distance à la fois spatiale, temporelle, et émotionnelle. Cela nous permet de dresser des parallèles avec notre époque, qui est différente… sans l’être complètement.

En ce sens, toute ressemblance avec l’actualité ne saurait être fortuite.

Alors à l’heure du dérèglement climatique, de la 6ème extinction de masse des espèces, des continents de plastique qui envahissent les océans, et des pollutions meurtrières en tout genre, je laisse volontiers le mot de la fin à notre héroïne...

“La question est de savoir si une civilisation peut mener une guerre acharnée contre la vie sans se détruire elle-même.”— Rachel Carson, 1962.

[Extraits et citations traduits par Alexandra d’Imperio]

Bibliographie de la série (cliquez)


Le premier épisode de la série est ici :

Tempête médiatique sur les pesticides : le “Printemps Silencieux” de Rachel Carson [1/5]
En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son…troisiemebaobab.com