Pourquoi critiquer le consumérisme ?

Cet article fait partie d’une série sur la société de consommation. L’article précédent est ici, le tout premier article de la série est ici.


"Va chercher bonheur"

Nous sommes maintenant à la fin des années 1960. L’Europe a fini par se convertir à la consommation de masse, sur laquelle notre système économique repose désormais. Mais les Trente Glorieuses touchent à leur fin et le premier choc pétrolier va bientôt s’abattre sur elles.

La révolte gronde et en mai 1968, elle lance une offensive contre la société de consommation et les nouvelles valeurs qu’elle véhicule, dont l’individualisme et le capitalisme.

La société de consommation ne ferait donc pas que des heureux ? En tout cas, les 7 millions de grévistes n’ont pas l’air d’avoir trouvé le bonheur chez Carrefour.

Du bonheur 0% de matière grasse — photo de Michele Bloch-Stuckens
“Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner.”“On achète ton bonheur, vole-le !”
“Fermons la télé, ouvrons les yeux.”

Parmi les slogans de 1968, les manifestants reprennent aussi un vers de l’écrivain Pierre Béarn qui écrivait en 1951 :

Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D’un morne jour utilitaire
Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro.

Le “métro, boulot, dodo” dénoncé en 1968, c’est cette logique infinie qui pousse à vendre son temps et sa force de travail pour accomplir des taches ennuyeuses et répétitives pendant de longues heures, dans des usines ou des bureaux gris. C’est être ensuite trop fatigué, déprimé, aliéné, pour entretenir des relations profondes et épanouissantes avec son entourage. C’est ne plus avoir le temps de s’adonner à des activités passionnantes et gratifiantes.

Mais le salaire sert justement à ça : combler ce vide sentimental et existentiel avec des objets qui génèreront, pendant quelques instants, un bonheur superficiel et éphémère, l’impression d’un accomplissement. Des objets qui finiront inéluctablement à la poubelle. Avant d’être remplacés par d’autres, grâce au salaire péniblement obtenu. Et la boucle est bouclée.

C’est notre vie qu’on dilapide. Quand j’achète quelque chose, ou quand toi tu achètes quelque chose, on ne le paye pas avec de l’argent. On le paye avec le temps de vie qu’il a fallu dépenser pour gagner cet argent. A cette différence près que la vie ne s’achète pas. — José Alberto Mujica Cordano, ancien président de l’Uruguay (2010–2015)

Mais les discours anti-consuméristes des manifestations de mai 1968 ne changeront pas grand chose à la consommation quotidienne de la majorité des Français.

Dans les années 1970, les femmes retournent massivement sur le marché du travail pour faire monter les revenus de leur foyer. La chercheuse en sociologie Juliet Schor explique qu’en entreprise, elles se retrouvent confrontées à un milieu très hiérarchisé. Elles sortent de leurs quartiers relativement égalitaires, où tout le monde a le même niveau économique, et se mettent à se comparer avec des gens qui ont un statut social plus élevé.

On l’a vu, ça s’appelle l’expansion verticale du groupe de référence. Pour les hommes comme pour les femmes, s’offrir le dernier truc à la mode devient un signe de réussite sociale envoyé au reste du monde.

Maintenant on consomme pour montrer qu’on réussit sa vie, montrer qu’on peut avoir la même chose que son voisin, et même mieux, beaucoup mieux. Mon voisin a une grosse voiture ? J’en aurai une encore plus grosse ! Mon patron a une grosse montre ? J’en aurai une pareille !

John Holcrof

La chercheuse Annie Leonard fait d’ailleurs remarquer que les gens ont en général tendance à dépenser de manière plus extravagante pour des choses qui sont visibles que pour des choses que l’on consomme en privé.

En 1970, le philosophe Jean Baudrillard constate que désormais, il faut consommer pour se distinguer, afficher sa classe sociale, montrer qui l’on est, sous peine de ne pas exister.

On ne consomme déjà plus pour satisfaire ses besoins, mais pour se différencier.

Le consumérisme est devenu une valeur incontournable dans ce nouveau monde qui exalte la modernité et le progrès. Il faut rester à la page, et donc renouveler ce que l’on possède de plus en plus vite si on ne veut pas être ringard.

Jean Baudrillard n’oublie pas non plus de rappeler que cette abondance croissante entraîne des nuisances environnementales qui, en retour, menacent la qualité des vie des humains.

Mais ça ne calme personne.

Si ça vous choque, c’est bon signe.

Au même moment, au Massachusetts Institute of Technology (MIT), quelques scientifiques s’affairent pour publier un rapport qui leur a été commandé en 1970 par le Club de Rome, un groupe de réflexion international.

Jorgen Randers, William W. Behrens III, ainsi que les époux Donella et Dennis Meadows écrivent un ouvrage intitulé The Limits to Growth (Les Limites à la croissance).

En utilisant des outils informatiques, ils simulent plusieurs futurs possibles en fonction de l’évolution de la population, de l’économie et de l’exploitation des ressources naturelles.

En 1972, ils concluent que la population et l’économie mondiales sont encore en-dessous de la capacité de charge de la planète mais que les limites physiques de notre croissance démographique et économiques ne sont pas loin. Ils estiment que “dans tous les scénarios possibles […], ces limites obligent la croissance physique à s’arrêter à un moment ou à un autre du XXIème siècle”, dans 50 ans environ, soit vers 2020.

The Limits to Growth jette un pavé dans la marre.

La croissance économique, qui apporte un confort et une sécurité si appréciables, aurait-elle une face sombre, voire même une date de péremption ?

Le rapport reçoit de vives critiques de la part d’un bon nombre d’économistes de l’époque. Il y a visiblement un énorme fossé idéologique entre les sciences de l’environnement et une grande partie des économistes.

L’idée d’une économie qui ne croît pas est peut être une hérésie pour un économiste. Mais l’idée d’une économie en croissance continue est une hérésie pour un écologiste. — Tim Jackson, chercheur en développement durable à l’Université du SurreyCelui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. — Kenneth E. Boulding, un économiste pas comme les autres

En 1992, Donella, Dennis Meadows et Jorgen Randers frappent à nouveau avec Beyond the Limits (Au-delà des limites), une mise à jour de leur premier rapport. Et là ça ne rigole plus.

Cette fois ça y est, les limites physiques de la planète ont été dépassées. Pollution, déforestation, changement climatique, trou dans la couche d’ozone : à vouloir toujours plus de choses, on a commencé à s’empoisonner nous-mêmes.

D’après les calculs des inventeurs de l’empreinte écologique, l’humanité aurait connu un niveau de vie soutenable pour la dernière fois dans les années 1980.

Mai 68, on disait non à la consommation et c’est devenu dix fois pire.” — Cabu

Donc les scientifiques tirent la sonnette d’alarme à propos de la consommation depuis l’époque des Jackson Five, mais on a quand même décidé de s’y enfoncer encore plus ?

C’est quoi notre problème ?

Eh bien une partie du problème, c’est qu’on a besoin de le voir pour le croire. Or on ne voit rien. Prenons un exemple.


La suite est ici :

[6/8] Vers l’infini et l’au-delà
Faire du ciel le plus bel endroit de la Terremedium.com