Je vous propose ici une version étoffée du texte de ma première chronique dans l’émission “Recherche en cours” sur AligreFM.

Quand on pense aux métiers les plus difficiles qui existent, on pense rarement aux climatologues.

Eux-mêmes, d’ailleurs, ne s’épanchent pas sur leurs états d’âme. Quand ils acceptent de se frotter aux médias, ils préfèrent évidemment parler de l’état du climat.

Et pourtant, ils en ont gros sur la patate !

C’est un excellent article publié en 2015 dans le magazine anglophone Esquire qui a crevé l’abcès.

Le journaliste John Richardson a recueilli les confidences de ceux dont le job est, selon ses mots, de “prédire la fin de la civilisation humaine”.

Ces confidences n’ont pas toutes été faciles à obtenir. Mais l’article semble avoir délié les langues et lancé un petit débat par billets de blog interposés.

Il a aussi été relayé par quelques médias, dont le magazine Slate, et même par la chaîne de télévision MTV.

Alors de quoi souffrent-ils donc, les climatologues ?

Eh bien premièrement, il faut bien s’en rendre compte, ils ont rarement affaire à des bonnes nouvelles !

Etre climatologue, c’est s’exposer tous les jours à des informations déprimantes. Et parfois même à des scénarios complètement apocalyptiques.

Alors vous me direz, ça fait partie du contrat quand on décide de devenir climatologue. Mais il n’empêche que c’est pas toujours facile à vivre !

Ce qui ne fait pas partie du contrat en revanche, c’est le harcèlement et les menaces de mort. Evidemment, ça ne concerne qu’un nombre réduit de climatologues. Surtout ceux qui se sont malencontreusement retrouvés pris dans des tempêtes médiatiques.

C’est le cas de Gavin Schmitt, un scientifique de la NASA qui a été victime d’un piratage informatique en 2009. Suite au scandale médiatique qui en a découlé, il avoue avoir souffert d’une sévère dépression.

Mais ce qui semble le plus affecter les climatologues en général, c’est cette désagréable impression de parler dans le vide.

“Hello darkness my old friend…”

C’est de voir que rien ne change. Ou presque rien. Alors que pourtant, nous disent-ils, c’est la survie de notre espèce qui est en jeu !

Le désespoir aurait commencé à gagner les climatologues après l’échec du sommet de Copenhague sur le climat en 2009.

Et ce désespoir touche même les scientifiques les plus reconnus et les plus écoutés.

La chercheuse Camille Parmesan, par exemple. Elle fait partie du groupe de scientifiques qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2007 avec l’ancien Vice Président Américain Al Gore.

Ce prix Nobel les récompensait pour leur travail de diffusion de la connaissance sur le changement climatique avec le film “Une Vérité qui dérange.”

Eh bien ce prix Nobel n’a pas empêchée Camille Parmesan de souffrir d’une dépression professionnelle, au cours de laquelle elle a sérieusement envisagé d’arrêter ses recherches.

Mais ce n’est pas la science qui est responsable de cette dépression, dit-elle. C’est la politique.

Oui, ou plus précisément l’absence de volonté politique quand il s’agit de s’attaquer aux causes profondes du changement climatique. D’autant que les mouvements anti-sciences prennent de plus en plus de place aux Etats-Unis.

Le climatologue américain Jason Box, lui, a jeté l’éponge. Avec sa femme, ils ont décidé, pour l’avenir de leur fille, de quitter les Etats Unis et d’aller s’installer… au Danemark. Un pays qui, d’après eux, sera l’un des moins durement frappés et aussi l’un des plus résiliants face au changement climatique.

Ce qui est drôle, c’est qu’on a là l’histoire d’un climatologue qui devient réfugié climatique par anticipation. C’est plutôt cocasse, vous ne trouvez pas ?

Alors en réponse à tout ces problèmes de dépression, de stress post-traumatique, de toxicomanie et même de suicide chez les climatologues, un tout nouveau champ de recherche en psychologie est en train de voir le jour.

Et des psychologues commencent à reconnaître le stress émotionnel des climatologues.

Alors bien évidemment, tous les climatologues ne sont pas en situation de souffrance, soyons d’accord. Et beaucoup font leur possible pour rester optimistes, ne serait-ce que pour leur propre santé mentale.

Mais ce blues des climatologues apporte avec lui d’autres questions encore.

Dont celle de leur rôle au sein de la société.

Pourquoi les discours des climatologues ont-ils si peu d’impact sur nous ?

Eric Guilyardi, un climatologue français, explique que les climatologues préfèrent souvent éviter de s’engager politiquement quand on les interroge à titre personnel. Ils auraient peur que leur crédibilité scientifique soit remise en question.

Il faut dire que les émotions sont un sujet tabou en sciences, et en particulier en sciences du climat.

Le problème, c’est que le message ne passe pas, au final. Ou très peu.

Il ne faut pas oublier que nous sommes des humains. Les psychologues le savent, nous percevons les risques avant tout avec nos émotions.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation dangereuse, très dangereuse.

Nous n’avons plus le temps d’attendre. Il nous faut une prise de conscience mondiale et immédiate pour lutter contre le changement climatique avant qu’ils ne nous détruise.

Les inquiétudes existentielles des climatologues deviennent donc, à mon sens, tout aussi importantes que leurs recherches scientifiques.

Alors je pose la question : les climatologues peuvent-ils encore se permettre de garder à tout prix leur neutralité lorsqu’ils s’adressent au grand public ?

Ou bien, au contraire, n’ont-ils pas le devoir de partager leurs angoisses pour avertir efficacement le reste de la société ?

Au risque d’alourdir encore plus leur fardeau, je m’interroge : peut-on rester campés sur des principes de “rationalité” et de “neutralité” scientifiques… tout en regardant le reste du monde couler ?