Une fois n’est pas coutume, je me promenais dans la vaste forêt qu’est internet, et je suis tombée sur une note qui m’a poussée à m’interroger. Publiée par le cabinet d’études Astérès, qui m’a tout l’air d’être un think-tank (le cabinet se définit comme “producteur d’idées”), la note en question affirme dès la première phrase que “la culture scientifique des français recule progressivement”. Immédiatement après, la deuxième phrase déplore un “appauvrissement des débats publics scientifiques, technologiques et médicaux”.

Je suis bien d’accord sur le fait que l’on aurait beaucoup à gagner à promouvoir “la culture scientifique” et à répandre sa bonne parole. Ceci dit, ce n’est pas la première fois que j’entends ce constat : la culture scientifique des Français serait en plein recul. D’ailleurs, il n’y aurait qu’à voir la viralité des “fake news” scientifiques sur les réseaux sociaux.

Mais puisqu’on aime se targuer d’être rationnels et méthodiques, entre apôtres de la belle culture scientifique, j’ai eu envie de m’adonner à un petit “fact checking” : la culture scientifique des Français est-elle vraiment en déclin ?

La plupart du temps, ce grand “déclin” de la culture scientifique est établi comme une évidence. Ce constat semble tellement partagé qu’il n’aurait même plus besoin d’être argumenté.

“Oh la la oui, ma pauvre dame, rien ne va plus ! Les jeunes ne respectent plus rien, pas même la science !”

Revenons à nos moutons français. Leur culture scientifique est-elle vraiment en déclin ?

Tout d’abord, le minimum de la rigueur voudrait bien sûr que l’on définisse ce qu’est “la culture scientifique des Français”. Je crois comprendre que, dans ce genre de cas, il est question des connaissances scientifiques rudimentaires, des connaissances que le grand public devrait absolument avoir. En général, quand on parle de science, on leur demande d’avoir des connaissances en biologie, en physique et, de plus en plus, en informatique. La “culture scientifique” dans ce contexte serait un sous-ensemble au sein du grand fourre-tout qu’est “la culture générale”.

Là, je dois dire que le thème du déclin “intellectuel” est récurrent dans presque toutes les sociétés, à presque toutes les époques. Il n’y a rien de particulièrement nouveau dans le fait de dénoncer l’ignorance ou le manque de culture générale de ses contemporains. D’ailleurs, un sondage IFOP de 2018 établissait que 73% des Français estiment avoir un niveau de culture générale plus élevée que la moyenne…

Ensuite, pour constater un “déclin” de la culture scientifique, il faut… eh bien, il faut mesurer ! Mais mesurer quoi ? Parce que la “culture scientifique”, même à peu près définie, ça reste un ensemble de choses très large et très diffus. On ne peut pas directement plonger un thermomètre dedans. Donc il nous faut des indicateurs.

Et là on pense facilement aux tests d’évaluation effectués par les enfants. Mais si l’on veut parler des grandes controverses, les études sur le niveau des élèves de CM2 ne vont pas nous être très utiles car ce ne sont pas eux (je l’espère !) qui postent des fausses informations sur les réseaux sociaux. C’est plutôt tatie Josette : en effet, les personnes âgées partageraient beaucoup plus les fake news.

Malheureusement, il n’existe pas, à ma connaissance, d’étude de grande ampleur qui mesure régulièrement l’évolution des connaissances scientifiques des Français de tous âges. Alors on pourra par exemple chercher plutôt à mesurer la curiosité et l’appétit des Français pour les sujets scientifiques.

Enfin, comme on veut constater une évolution dans le temps, en l’occurrence une diminution du niveau de connaissances ou de l’intérêt porté aux sciences, il faut pouvoir comparer au moins deux moments précis. Dans ce cas, quelles époques, quelles dates comparer ?

Y a-t-il eu un “âge d’or” de “la culture scientifique” ? Difficile à dire !

Avec tout ça, pas facile de trouver des chiffres obtenus par les mêmes méthodes à plusieurs années d’intervalle. On trouve facilement des sondages sur le taux de confiance des Français en la science : par exemple 90% des Français auraient une bonne opinion des chercheurs, selon un sondage OpinionWay de 2017. Mais peu d’études comparatives sur 10, 20 ou 30 ans…

J’ai quand même trouvé un rapport établi par le Crédoc et Universcience qui constate par exemple une légère augmentation de la curiosité scientifique des Français entre 2002 et 2013, et notamment un renforcement de leur intérêt pour les sciences du vivant.

On peut aussi regarder des indicateurs classiques, comme le niveau d’éducation des Français. D’après l’INSEE, “le niveau de diplôme de la population résidant en France augmente au fil des générations”. En 1985, la proportion de titulaires du baccalauréat général dans une génération était de 20% ; en 2015, elle est passée à 40%.

Toujours d’après l’INSEE, les disciplines scientifiques connaissaient un regain d’attractivité auprès des étudiants inscrits à l’université en 2014–2015, après avoir connu une certaine désaffection vers 2009–2010.

Que dire de la fréquentation des musées de science ? En ce qui la concerne, la Cité des Sciences indique dans un communiqué de presse avoir connu une hausse de fréquentation de 6% entre 2017 et 2018. C’est même 13% pour Palais de la Découverte de Paris, ce qui est assez impressionnant.

On pourrait également parler des audiences records de certains programmes télévisés traitant de sciences comme E=M6, et de l’apparition de nombreuses chaînes thématiques depuis les années 1990, comme Planète ou Discovery Channel. Sans oublier le succès des chaînes francophones de vulgarisation sur YouTube, dont les vidéos peuvent être vues des centaines de milliers de fois.

Finalement, qu’en conclure ? Eh bien justement, je ne veux pas conclure ! En tout cas, ces maigres indicateurs ne permettent clairement pas de confirmer un “déclin” de la culture scientifique.

Mais je pense qu’il faudrait également se garder aussi de conclure que “tout va bien dans le meilleur des mondes”. Car ces indicateurs ne reflètent chacun qu’une toute petite partie de “la culture scientifique” des Français.

A mon avis, les impressions peuvent être bien trompeuses !

Si les experts scientifiques ont l’impression d’une “dégradation” des débats publics à propos des questions scientifiques, ce n’est peut être pas tant parce que les Français se détourneraient de la science et seraient de plus en plus ignorants.

Mais peut-être, plutôt, parce que l’accès à ces débats s’est démocratisé. A l’heure des réseaux sociaux, les supposés “incultes” sont plus visibles, plus audibles, alors qu’ils étaient auparavant réduits au silence.

Et si, plutôt qu’un déclin de la culture scientifique, les “experts” avaient simplement perdu le monopole de la parole ?

Par ailleurs, je ne peux m’empêcher de rappeler que chacun a vite fait de dénoncer l’ignorance des autres s’il leur applique ses propres critères. Ici, ce sont les critères d’une élite intellectuelle, composée de personnes ayant bénéficié de très longues études (bac +5, bac +8, voire plus encore). Mais un tel parcours n’est pas rendu accessible à tout le monde !

Comment, alors, déterminer quelles connaissances représentent le minimum acceptable de la culture scientifique ?

Il me semble qu’une partie de cette élite intellectuelle prend parfois un léger plaisir à dénoncer le manque de culture de la plèbe. La sociologue de comptoir qui est en moi ne peut s’empêcher d’y déceler une manière, pour cette élite, de se valoriser. J’ai l’impression qu’elle cherche surtout à affirmer sa supériorité intellectuelle et sociale (distinction sociale).

Il pourrait pourtant être utile de garder en tête que l’on est tous un peu l’idiot de quelqu’un d’autre : même un chercheur en sociologie ne peut pas toujours avoir la “culture scientifique” élémentaire exigée par un physicien ; et vice-versa.

Enfin, je remarque que les experts partent souvent du principe que le grand public serait d’accord avec eux, si seulement il avait de meilleures connaissances…! Pour eux, les désaccords politiques à propos des vaccins, des OGM, ou du nucléaire s’expliqueraient essentiellement par un “déficit” de connaissances chez le grand public (“deficit model”). Il suffirait donc de combler ce déficit de connaissances scientifiques pour parvenir à un consensus politique.

Cette conception des rapports politiques me semble à la fois partielle et naïve. Le débat politique ne se résume pas à une affaire de connaissances et de “pédagogie”. La politique, c’est aussi, et surtout, l’expression de rapports de force, de luttes d’intérêts, de projets et d’idéologies concurrentes. Parfois, “la plèbe” a tout simplement d’autres priorités, d’autres besoins, d’autres intérêts que “les experts”.

Alors que nos sociétés doivent faire face aux dérèglements climatiques, à la sixième extinction de masse des espèces, aux accidents industriels de grande ampleur, aux scandales sanitaires à répétition, et au marasme économique permanent, est-ce vraiment si surprenant que les autorités scientifiques et politiques ne jouissent plus de la confiance aveugle des populations…?