Les uns après les autres, les rapports du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) réévaluent l’ampleur de la catastrophe climatique en cours, confirmant sans cesse la responsabilité des activités humaines. La perspective d’un réchauffement climatique global est pourtant étudiée depuis plusieurs décennies. Dans les années 1980, les scientifiques s’organisent déjà pour tirer la sonnette d’alarme ; ce qui permettra, entre autres tractations politiques, la création du GIEC en 1988.

Mais à l’époque, c’est un autre scénario d’autodestruction climatique qui fait les gros titres de la presse. Il n’est pas question de la multiplication des étés caniculaires, mais plutôt d’un gigantesque “hiver nucléaire” suite à l’utilisation massive d’armes atomiques.

Après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche entraîne un regain de tensions entre les Etats-Unis et l’URSS. Le gouvernement américain se remet alors à élaborer des plans d’évacuation au cas où des villes seraient attaquées. Le monde entier redoute l’éclatement d’une guerre nucléaire entre les deux géants engagés dans une course à l’armement menaçante.

“Une arme peut-elle être suffisamment horrible pour éviter une guerre ? C’est ce que l’on pensait du feu grégeois, de l’arbalète, de la poudre à canon, du gaz de combat, de l’aviation militaire, et de plein d’autres nouvelles technologies au moment où elles ont été élaborées” — Lawrence Badash, historien

Sans surprise, la Guerre Froide s’immisce jusque dans les universités et les laboratoires, où l’éventualité d’une guerre nucléaire devient un sujet de recherche à part entière.

En avril 1983, un groupe de chercheurs affiliés à un organisme de la NASA réunit une centaine de collègues pour leur exposer des résultats pour le moins alarmants. Richard Turco, Owen Brian Toon, Thomas Ackerman, James Pollack et Carl Sagan (plus tard regroupés sous l’acronyme TTAPS) souhaitent à la fois soumettre leur raisonnement au jugement critique de leurs confrères et commencer à fédérer la communauté scientifique autour d’une théorie qui aura, ils l’espèrent, d’importantes conséquences politiques.

Biologistes et physiciens se retrouvent donc à l’Académie des Arts et des Sciences de Cambridge (Massachussetts) pour discuter, quatre jour durant, des conséquences possibles d’une guerre nucléaire sur l’atmosphère et la biosphère. Les biologistes semblent encore plus pessimistes que les physiciens, dont les conclusions sont déjà bien maussades.

Quelques mois plus tard, la petite équipe organise une grande conférence à Washington DC en présence de près de 500 auditeurs, comprenant des scientifiques, des responsables militaires, des représentants d’associations et des chefs religieux. Ils s’assurent également d’obtenir une importante couverture médiatique grâce à la présence d’une centaine de journalistes.

C’est ainsi que, le jour-même d’Halloween, Carl Sagan et ses collègues révèlent un scénario apocalyptique à la nation entière. Ce scénario sera ensuite longuement exposé dans deux numéros de l’hebdomadaire Parade, un magazine distribué tous les dimanches sous forme de supplément dans des centaines de journaux américains.

Grâce à des super-calculateurs de la NASA et à des modèles habituellement utilisés pour étudier les éruptions volcaniques, les chercheurs ont envisagé différents types de guerres nucléaires et de conséquences. Dans la plupart des cas, expliquent-ils, l’utilisation massive d’armes atomiques entraînerait de nombreuses explosions et incendies, dégageant poussières et fumées. Ces dernières s’accumuleraient alors dans l’atmosphère où elles formeraient des nuages opaques, ce qui empêcherait les rayons du soleil de passer. S’en suivrait une chute rapide et globale des températures à la surface de la Terre. Autrement dit, un “hiver nucléaire”.

La production agricole s’écroulerait, des milliards de gens mourraient de faim, et les autres de froid. Ce serait la fin de la civilisation.

“Sans la photosynthèse réalisée par les plantes, pratiquement tous les animaux disparaitraient, et cela inclut les humains. En réalité, toute chair est avant tout de l’herbe.” — Paul Ehrlich, biologiste, lors de la conférence de Washington 1983

Dans un article publié ensuite dans la revue Science en décembre 1983, les scientifiques prévoient qu’un échange atomique de plusieurs milliers de mégatonnes produirait une baisse drastique de la luminosité pendant plusieurs semaines, des températures terrestres inférieures à 0°C pendant plusieurs mois et pouvant atteindre -15° voire -20°C, ainsi que des modifications considérables de la météo locale et des régimes de précipitations.

Pour enfoncer le clou, l’astrophysicien Carl Sagan explique dans des interviews qu’il serait même impossible d’enterrer les morts, car le sol serait gelé jusqu’à 1 mètre de profondeur. De quoi délecter les médias en quête de sensations fortes.

Pour eux en effet, Carl Sagan est un très bon client. Auteur de plusieurs livres de vulgarisation à succès, il sait parfaitement comment s’adresser aux foules. Quelques années auparavant, en 1978, il a d’ailleurs reçu un prix Pulitzer pour son essai Les Dragons de l’Eden : spéculations sur l’évolution de l’intelligence humaine (“The Dragons of Eden: Speculations on the Evolution of Human Intelligence”). Il a ensuite présenté Cosmos, une émission de télévision sur l’astrophysique et l’astronomie. En 1983, il bénéficie donc d’une légitimité à la fois scientifique et médiatique

C’est pourquoi Carl Sagan devient rapidement la figure de référence sur l’hiver nucléaire. Mais le succès du concept n’en reste pas moins un gigantesque travail d’équipe, le produit de plus d’une décennie de recherches, s’appuyant sur de nombreuses disciplines émergentes comme l’écologie et l’étude des systèmes.

Leur développement dans les années 1970 a justement permis de modifier radicalement la compréhension scientifique des relations entre les humains et le monde naturel. Il ne s’agit plus de penser l’humanité comme une espèce hors-sol, déconnectée de la Nature, mais plutôt comme une espèce reliée à tous les éléments qui l’entourent par des relations d’interdépendance. Le concept d’écosystème, avec tout ce qu’il implique, s’apparente à une véritable révolution scientifique.

“Nous commençons à comprendre la finitude des ressources de la biosphère, du sol, de l’air, de l’eau qui composent l’environnement de tous les êtres vivants de la Terre, notre maison. C’est une révolution de pensée tout à fait comparable à la révolution Copernicienne.” — Margaret Mead, anthropologue, au nom des OGN présentes à la conférence des Nations Unies sur l’environnement, Stockholm, 1972

Ce qui rend le concept d’hiver nucléaire d’autant plus fascinant en 1983, c’est qu’il fait surface quelques mois à peine après une autre théorie, celle qui tend à expliquer la disparition des dinosaures par l’impact d’un gigantesque astéroïde, avec des conséquences atmosphériques et biologiques similaires. L’hiver nucléaire permet donc de faire un parallèle entre le destin tragique des dinosaures et, peut-être, celui de l’humanité.

Sauf que la disparition des humains, elle, ne serait pas due au hasard. Cette crainte que l’espèce humaine ne s’auto-détruise dans une gigantesque guerre nucléaire n’est pas nouvelle, puisqu’elle est immédiatement apparue après les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki en 1945. Mais la théorie de l’hiver nucléaire rend cette possibilité encore plus tangible en fournissant un scénario précis et chiffré, soutenu par des scientifiques. Elle consolide donc des inquiétudes déjà existantes : l’annihilation totale est bel et bien possible. Et peut-être même imminente, étant données les relations tendues entre les Etats-Unis et l’URSS…

“Grâce à l’image de l’hiver nucléaire, les gens réalisent que celui qui frappe le premier pourrait aussi être le deuxième à mourir.”— Wilfried Mausbach, historien

Le gouvernement américain prend très rapidement cette théorie au sérieux. Le Congrès demande au Pentagone d’établir un rapport sur les enseignements politiques à en tirer. Finalement, celui-ci estime que la meilleure solution face au risque de catastrophe climatique pour cause de guerre nucléaire n’est pas de travailler sur des traités internationaux de non-prolifération des armes atomiques. Non, pour le Pentagone, la solution serait plutôt de mener la guerre nucléaire dans l’espace, justifiant ainsi la stratégie de « guerre des étoiles » proposée par le président Reagan.

En URSS aussi, l’hiver nucléaire inquiète les dirigeants. De sorte que, d’après l’historien Wilfried Mausbach, cette perspective permettra tout de même d’accélérer les négociations pour un accord entre les Etats-Unis et l’URSS. Le “Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire” sera signé quelques années plus tard, en 1987. Gorbatchev avouera lui-même à Carl Sagan que la théorie l’aura poussé à faire des compromis pour obtenir cet accord majeur.

L’hiver nucléaire n’est pourtant pas épargné par la critique scientifique. Dès les premières couvertures médiatiques, plusieurs équipes se mettent en branle pour essayer de reproduire ces résultats avec d’autres modèles de calculs.

La plupart finissent par pondérer les résultats de l’équipe de Carl Sagan, sans pour autant les réfuter complètement. Des chercheurs commencent à parler d’un « automne nucléaire » plutôt que d’un hiver. Plusieurs scientifiques à l’origine de la théorie de l’hiver nucléaire choisissent de modérer leurs premières déclarations.

Mais pour le physicien Michael McCracken, il s’agit avant tout d’une question de nuances, car les dégâts seraient tout de même considérables. Les biologistes insistent sur le fait que, même en cas d’automne nucléaire, une chute des température lors de la saison des cultures bouleverserait tellement la production agricole que des milliards de personnes pourraient mourir de faim.

Journaux et magazines commencent donc à relativiser l’hiver nucléaire dans leurs papiers. Le traitement médiatique de cette controverse peine cependant à rendre compte de la finesse des nuances apportées par rapport au scénario initial. Le grand public en déduit bientôt que les scientifiques ont simplement tendance à dramatiser et qu’il n’est pas utile de s’inquiéter.

Le concept d’hiver nucléaire a pourtant le mérite d’attirer l’attention de l’armée américaine sur les questions climatiques, motivant ainsi l’Etat américain à investir dans des grands programmes de recherches en climatologie.

Il permet également à un certain public de se familiariser avec la possibilité que les humains puissent causer des bouleversements climatiques globaux. Les champignons nucléaires incarnent la faculté des humains à s’exterminer eux-mêmes via leur propre technologie par un jeu de réactions en chaînes physiques et biologiques. Le concept d’hiver nucléaire permet ainsi d’initier un public profane aux logiques écosystémiques.

“L’hiver nucléaire était intrinsèquement lié à des préoccupations plus globales à propos du bien-être de ce nouvel organisme vivant que l’on venait de découvrir et qui s’appelle la Terre.” — Wilfried Mausbach, historien

Enfin, le choix du terme “hiver” plutôt que d’un terme technique ou ésotérique rend le concept accessible à un large public. Ce choix a pourtant été favorisé par un concours de circonstances politique. Sous la présidence Reagan, la NASA tache en effet de ménager ses relations avec la Maison Blanche en évitant de toucher trop ouvertement aux sujets sensibles. Elle encourage donc ses scientifiques à contourner des termes tels que “guerre nucléaire” ou “armes nucléaires” dans leurs publications scientifiques. Carl Sagan et son équipe titrent alors sur un “hiver nucléaire”.

L’historien Lawrence Badash fait remarquer que cette contrainte finit tout de même par avoir l’effet inverse de la discrétion souhaitée par la NASA, puisque “le phénomène n’en est devenu que plus identifiable pour un large public”. Au coeur des années 1980, l’hiver nucléaire sera même abordé dans des livres pour enfants.

Vingt ans plus tard, des recherches menées par le météorologiste Alan Robock réactualiseront les travaux de Carl Sagan, dans la plus grande discrétion médiatique. Leurs résultats indiqueront que l’explosion d’une centaine de bombes de la taille de celle d’Hiroshima dans un conflit localisé entre l’Inde et le Pakistan, où les tensions sont très vives, pourrait en effet affecter la météo et le climat dans le monde entier. A cela il faudrait bien entendu ajouter la pollution radioactive ainsi que les centaines de millions de morts, de blessés et de déplacés qu’un conflit de cette nature provoquerait dans la région.

Aujourd’hui encore, le risque d’un automne nucléaire est loin d’être totalement écarté. Créé en 1947 par des scientifiques de l’Université de Chicago, le Bulletin des Scientifiques de l’Atome (Bulletin of the Atomic Scientists) continue d’alerter à propos de la proximité du risque de “destruction de notre monde par les dangereuses technologies que nous avons nous-mêmes créées”. Les scientifiques utilisent pour cela une métaphore spécialement conçue pour l’occasion, “l’horloge de l’apocalypse”, qui représente un compte à rebours symbolique avant l’annihilation totale, prévue à “minuit”. Entre la reprise de la course à l’armement nucléaire et la catastrophe climatique en cours, le Bulletin estime dans son communiqué de janvier 2020 que nous serions actuellement à “100 secondes” de l’apocalypse du fait de l’incapacité de nos dirigeants à se mettre d’accord pour endiguer ces menaces globales. “Ce faisant, les membres du comité lancent une alerte explicite aux responsables politiques et aux citoyens du monde entier car la sécurité internationale est aujourd’hui plus menacée qu’elle ne l’a jamais été, même au plus fort de la Guerre Froide.”


Source principale :

  • Mausbach, Wilfried. “‘Nuclear Winter’ : Prophecies of Doom and Images of Desolation during the Second Cold War”.” In Nuclear Threats, Nuclear Fear and the Cold War of the 1980s. New York: Cambridge University Press, 2017.

Sources complémentaires :

  • Badash, Lawrence. “Nuclear Winter: Scientists in the Political Arena.” Physics in Perspective 3, no. 76 (2001).
  • Dörries, Matthias. “The Politics of Atmospheric Sciences: ‘Nuclear Winter’ and Global Climate Change.” Osiris, The University of Chicago Press, on behalf of The History of Science Society, 26, no. 1 (2011).
  • Robock, Alan, Luke Oman, Georgiy L. Stenchikov, Owen Brian Toon, Charles G. Bardeen, and Richard Turco. “Climatic Consequences of Regional Nuclear Conflicts.” Atmospheric Chemistry and Physics 7, no. 8 (2007).
  • The New York Times. “Nuclear Winter.” Retro Report, 2016. https://www.youtube.com/watch?v=JvrHzqMrXNM.
  • Turco, Richard, Owen Brian Toon, Thomas Ackerman, James Pollack, and Carl Sagan. “Nuclear Winter: Global Consequences of Multple Nuclear Explosions.” Science 222, no. 4630 (December 23, 1983).