Petit exercice de prospective, avec toutes les limites qui s'y appliquent.


Il y a quelques temps, Anne-Laure m’a écrit sur Facebook pour me poser une question qui semblait beaucoup la tarauder :

A quoi ressemblerait un monde vegan ? Où plus personne ne mange de viande. Les animaux deviendraient quoi ?

A la fois surprise par sa question et émerveillée par le défi intellectuel qu’elle me lançait, je lui ai formulé une réponse dans l’instant, à chaud.

Mais j’ai continué d’y réfléchir et je voulais aussi proposer une réponse plus réfléchie et plus articulée dans un article, au cas où d’autres lecteurs seraient intéressés par cette question.


Il n’y a évidemment pas d’études scientifiques qui puissent prédire avec exactitude toutes les réactions en chaîne qu’entrainerait un changement culturel, économique et environnemental aussi majeur. Nous ne disposons pas non plus d’exemple historique duquel nous inspirer.

Je vais donc m’en tenir au peu d’études qui se sont déjà intéressées à ce cas de figure, ainsi qu’à mes propres connaissances.

Je ne suis pas vegan, et je ne cherche pas ici à discuter du bien-fondé de la démarche. Je vais juste faire un exercice d’imagination.

Ce n’est donc pas une prédiction, parce que je ne suis ni devin ni omnisciente, mais plutôt un exercice de fiction.

Tout d’abord, je vais partir du principe que tout le monde sur la planète devient vegan mais je ne vais pas essayer d’expliquer pourquoi, ni si cela est possible.

Disons, donc, que nous sommes quelques part dans les années 2040 ou 2050 et que les 9 milliards d’humains sur Terre sont tous vegan.

Vegan (ou véganes en version francisée), ça veut dire qu’ils ont une alimentation entièrement végétale, rien qui ne provienne des animaux. Donc pas de viande, ni de poisson, ni de produits laitiers, ni d’oeufs. Une alimentation végétalienne, donc.

Mais ce n’est pas tout : le véganisme c’est en fait une philosophie, un mode de vie qui implique d’éviter toute exploitation animale et tout produit issu des animaux : pas de cuir, pas de fourrure, pas de laine, pas de miel non plus. Pas de cosmétiques ni de médicaments testés sur les animaux. Le véganisme exclut aussi l’utilisation des animaux pour les loisirs, comme la corrida ou les zoos.

Le véganisme est une démarche qui repose sur une grande empathie pour le monde vivant, souvent accompagnée de préoccupations environnementales.

Je vais donc partir de cette définition, tout en sachant qu’il existe des variantes et des débats sur la consommation du miel ou des huîtres par exemple.


Biodiversité et environnement

Anne-Laure était très inquiète pour les animaux d’élevage : seraient-ils laissés à l’abandon ? Comment pourraient-ils survivre ?

Je ne pense pas envisageable que le monde entier devienne végane du jour au lendemain. Ce serait un changement culturel majeur, et les changements culturels de cet ordre-là prennent toujours du temps à l’échelle de la société.

De ce fait, la transition se fera sur plusieurs années, voire décennies. C’est important parce que ça change beaucoup de choses pour les animaux d’élevage. Je m’explique.

Il y a bien longtemps que les animaux destinés à finir dans nos assiettes n’ont plus la possibilité de se reproduire par eux-mêmes. Tout est contrôlé et décidé par les humains. Les vaches laitières, par exemple, sont en général inséminées artificiellement. Donc si un animal naît, c’est que les humains ont décidé de le faire naître.

Or si la demande de produits carnés et laitiers diminue drastiquement pendant plusieurs années, il me paraît extrêmement probable que les humains en charge de leur reproduction feront tout simplement naître de moins en moins d’animaux. De plus, la plupart des animaux d’élevage industriel sont abattus après une très courte durée de vie : à peine 40 jours pour les poulets de chair (élevés pour leur viande), 5 ans pour une vache laitière.

Ce qui veut dire qu’une fois que l’humanité entière sera végane, il ne devrait pas y avoir d’animaux d’élevage abandonnés, puisqu’ils ne seront simplement jamais nés ou déjà morts.

De plus, il est probable que l’éthique des humains véganes les poussera à prendre soin de ces animaux si certains étaient amenés à être tout de même abandonnés. Il existe déjà un certain nombre de refuges et de fermes pour animaux d’élevage.

En revanche, je pense que les espèces d’élevage des pays industrialisés viendront à disparaître très rapidement. La plupart d’entre elles ont été créées de toute pièce par les humains pour qu’elles produisent beaucoup de viande, de lait et d’oeufs en très peu de temps. Mais cette sélection a été faite au détriment de la capacité de ces animaux à survivre par eux-mêmes. Les poulets de chair peuvent se développer d’une manière tellement hors normes qu’ils seraient incapables de se déplacer, de rester en bonne santé, et encore moins de se reproduire.

Les espèces qui disparaitront n’étaient de toute façon pas faites pour êtres viables dans la nature. Mais en disparaissant, elles vont libérer de la place et des ressources pour d’autres espèces, animales et végétales, ce qui devrait être une bonne chose pour la biodiversité.

N’oublions pas en effet que la culture de céréales pour l’alimentation des animaux, à grands renfort d’OGM et de pesticides, fait énormément de dégâts environnementaux. Pour avoir plus de détails sur l’impact environnemental de la viande, je vous conseille de lire mon article sur le sujet.

Etant donnés tout l’espace et toutes les ressources utilisées pour produire de la viande et des produits animaux, une énorme partie des terres utilisées pour l’agriculture et l’élevage redeviendront des forêts (aujourd’hui, 80% de la déforestation en Amazonie est liée à l’élevage). Or les forêts sont des puits de carbone, ce qui aide à lutter contre le changement climatique, et elles abritent un très grand nombre d’espèces animales et végétales. Encore une fois, ce sera une victoire pour la biodiversité et la fin de l’extinction d’un grand nombre d’espèces.

Certaines études estiment même qu’en 2050, les gaz à effet de serre liés à l’agriculture seraient au moins divisés par deux par rapport à 2005 dans un monde végane.

Moins de pollutions, moins de disparitions d’espèces et moins de changement climatique, ça veut aussi dire moins de dépenses à faire pour réparer les dégâts.

Pour nourrir tout le monde, il faudra néanmoins produire environ 25% de légumes en plus. Ce qui est tout à fait faisable, surtout avec des systèmes type agro-écologie ou permaculture, qui permettent de très hauts rendements sur de petites surfaces et avec un impact environnemental neutre.

Mais en permaculture comme dans d’autres systèmes d’agriculture, les animaux peuvent jouer un rôle très importants dans certaines régions : ils recyclent les déchets de cuisine en engrais naturels très fertiles pour les cultures, ils peuvent aussi manger les mauvaises herbes et les parasites.

D’autre part, les animaux de trait permettent aux paysans pauvres dans les pays en développement d’obtenir de meilleurs résultats agricoles et financiers que s’ils devaient tout faire à la force de leurs bras, faute de pouvoir s’acheter un tracteur ou un camion. Un âne consomme d’ailleurs moins d’énergies fossiles qu’un camion, vous en conviendrez.

Depuis nos pays industrialisés, on a tendance à oublier qu’il y a un milliard d’agriculteurs dans le monde, l’écrasante majorité vivant dans les pays en développement, et vivotant de leur exploitation, avec parfois d’énormes difficultés à acheminer leur marchandise sur un lieu de vente pour gagner leur vie. Les animaux, pour eux, sont une aide précieuse.

A travers le monde, beaucoup de systèmes agricoles reposent sur des animaux pour produire de bonnes récoltes, dont beaucoup de petites fermes familiales par exemple, et j’ai du mal à imaginer une agriculture durable sans les services environnementaux et économiques rendus par ces animaux. Or, cela ne correspondrait pas forcément avec une éthique végane, opposée à l’utilisation des animaux.

Je pense donc que, à l’échelle mondiale, une alimentation végétalienne sera globalement une excellente chose pour l’environnement mais qu’il pourrait aussi mettre en grande difficulté certains systèmes de production locaux si l’éthique végane empêchait toute forme d’élevage.

Par ailleurs, il me semble que les solutions d’habillement végane (sans cuir, sans laine, etc) reposent beaucoup sur le plastique (faux cuir, nylon, polyester), un matériau dérivé du pétrole. Quand 9 milliards de personnes voudront s’habiller avec du plastique en 2050, cela tirera très fort sur les réserves de pétrole qui seront déjà proches de l’épuisement total, ce qui posera évidemment problème.

Les autres solutions ? Le coton, mais c’est une culture qui demande énormément d’eau (et de pesticides quand il n’est pas bio) et on pourra difficilement produire encore plus de cotons sans dégâts environnementaux. En France, une partie de la solution reposera sur la culture du lin et du chanvre, mais il faudra en cultiver énormément pour vêtir tout le monde avec ça.

Pour les chaussures, on pensera au caoutchouc végétal issu de l’hévéa, mais il faudra placer lesdits hévéas dans des systèmes d’agroforesterie pour éviter de faire trop de dommages environnementaux. Dur dur tout ça.


Economie et santé

Les conséquences économiques de la disparition de l’élevage seront, selon moi, difficiles à gérer. On parle ici d’une activité qui représente au moins 1,4% du PIB mondial actuellement.

Globalement, le prix de certaines céréales pourra baisser. Aujourd’hui, environ 40% de la production mondiale sert à nourrir le bétail, ce qui tire les prix à la hausse. En 2050 dans un monde végane, les céréales pourront aller directement dans l’assiette des humains. Ce qui sera une bonne nouvelle pour lutter contre la faim dans le monde !

Dans les pays industrialisés, un grand nombre d’éleveurs feront cependant faillite et devront se reconvertir. Aujourd’hui, les éleveurs européens sont déjà en très grande difficulté. Pour que leur transition vers une autre activité agricole se fasse sans mettre sur la paille des milliers de producteurs, il faudra des aides de l’Union Européenne, via sa Politique Agricole Commune (PAC). Ces aides permettront aux éleveurs de se reconvertir dans le maraîchage bio, par exemple, pour répondre à l’explosion de la demande en produits végétaux.

Dans ce cas, une bonne gestion politique pourra permettre d’éviter une catastrophe économique pour ces éleveurs. Si l’industrie de la viande et du lait perd tout son poids économique et donc ses capacités de lobbying, je suppose que nos politiques, qui seront eux-mêmes de fervents véganes, n’hésiteront pas à prendre les mesures nécessaires.

Dans les pays en développement, ce sera plus compliqué, notamment dans les pays pauvres où règne une forte corruption. On ne pourra pas attendre autant d’engagement politique, et il y aura plus de difficultés économiques.

En effet dans beaucoup de régions encore, le bétail est une source de revenue et de capital essentielle pour des familles modestes et pauvres.

L’ONU écrit dans un rapport que “le bétail est un moyen de subsistance qui concerne 987 million de personnes pauvres dans les zones rurales (1999). Nul besoin d’une éducation formelle, de beaucoup de capital ni de propriété foncière : c’est souvent la seule activité économique accessible aux personnes pauvres des pays en développement”.

Il faudrait des alternatives économiques viables pour tous ces gens et là, je l’avoue, je ne trouve pas de solution, à moins d’un énorme mouvement international de réduction de la pauvreté avec un accès massif à l’éducation pour tous et des modifications radicales du système économique mondial. Pas moins.

Donc en ce qui concerne l’économie, je dois avouer qu’il y trop d’incertitudes pour que je puisse dégager un scénario clair, surtout dans les pays en développement. Tout dépendra des décisions politiques et de la situation géopolitique.

Puisqu’on parlait d’éducation, une transition culturelle vers le véganisme impliquera une rééducation nutritionnelle importante. C’est pas la mer à boire, mais il faut y penser.

Dans les pays industrialisés, les enfants auront des cours de nutrition à l’école pour éviter les carences et les adultes pourront regarder Top Chef version végane.

Il est tout à fait possible d’avoir une alimentation équilibrée et végane, il faut juste avoir quelques connaissances de base. En Europe, nous pouvons trouver une grande variété d’aliments, ce qui nous permet de combler tous nos besoins, même en étant végane.

Le seul hic reste la vitamine B12, et je suppose que les suppléments en B12 deviendront un business florissant, puisque c’est la seule vitamine que l’on trouve difficilement dans un régime végétalien.

Dans les pays qui sont déjà affectés par la malnutrition, en revanche, le véganisme risque d’aggraver les carences. Même si les populations pouvaient profiter d’une éducation nutritionnelle (ce qui est déjà compliqué à faire), elles ne pourront pas forcément avoir accès à la même variété d’aliments que nous pour trouver tous les nutriments dont elles ont besoin.

Dans ce cas il faudra développer massivement la culture de légumineuses (lentilles, pois chiches, haricots), qui sont riches en protéines. En plus de ça, les légumineuses fixent des nutriments très importants dans le sol, ce qui permet aux autres plantes de pousser sans engrais chimiques sur la même parcelle. Une solution alimentaire et écologique très intéressante.

Ceci dit, une alimentation végane équilibrée présente d’excellents avantages pour la santé puisqu’elle réduit fortement les risques de maladies chroniques, comme les maladies cardiovasculaires et l’obésité. Des maladies qui nous déciment aujourd’hui dans les pays industrialisés.

Cette étude, par exemple, explique les personnes véganes tendent à être plus minces, à avoir un plus bas niveau de mauvais cholesterol, une tension artérielle inférieure et moins de risques de maladies cardiaques.

Cette autre étude calcule que l’adoption d’un régime végane sauverait 8 millions de vies par an grâce à une réduction des maladies coronariennes, des crises cardiaques, des cancers et des diabètes.

Aux Etats-Unis, la consommation de viande coûterait aujourd’hui 314 milliards de dollars en soin de santé. Je n’ai pas trouvé de calcul comparable pour la France.

Moins de maladies, ça veut dire moins de dépenses de sécurité sociale et donc moins d’impôts, encore.

Dans les pays industrialisés, la population 100% végane sera indéniablement en meilleure santé qu’aujourd’hui, mais la chose est beaucoup moins sûre pour les populations pauvres des pays en développement.


Un monde 100% végane serait tellement différent du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui qu’il est très difficile de dire à quoi il ressemblerait exactement. Mais il est indéniable que le véganisme apporterait beaucoup de solutions aux problèmes que nous rencontrons aujourd’hui en matière d’environnement et de santé.  En tout cas dans les pays industrialisés, le véganisme offre des pistes de réflexion très intéressantes pour réfléchir au futur.
Reste à savoir si les petits producteurs ne seraient pas lésées et comment l’économie pourrait absorber un tel bouleversement.